Le long des quais, la plupart des steamers sommeillaient, muets et froids, avec leurs grosses cheminées, leurs maigres mâts sans voiles, et des coolies sans cesse versaient des hottes de charbon dans leurs entrailles. Un seul restait sous pression, mince, long, agile, l’air intelligent, sa carcasse de fer peinte en blanc, éclatante. Il portait des raisins et des pêches, toute une cargaison de fruits frais, jusque dans l’Inde. C’était une nouvelle entreprise, la tentative hardie d’un Yankee ; et comme il fallait aller rapidement pour que le chargement se conservât intact, le vaisseau avait été taillé pour la course.
Elle le nolisa, acheta son contenu, s’en débarrassa sur le marché de Singapour, à vil prix, paya en engageant sa maison, ses bijoux, en retirant un compte courant placé sous son nom. A huit heures du soir, elle partait, accompagnée de deux employés qui devaient lui servir de témoins, munie d’une copie des procès-verbaux du coroner. Sur les jetées, tout un peuple la regardait curieusement et en silence, car on la croyait folle.
Le capitaine yankee avait pris la direction de la chasse, et se passionnait.
— C’est une femme, ça, une vraie femme ! disait-il.
Elle, tout entière traînée vers son but, tragique dans les vêtements clairs qu’elle n’avait même pas pris le temps de quitter, se faisait expliquer la route. Elle sut ainsi qu’on passait au large de Saïgon, qu’on doublait Manille ; et les coups de l’hélice, dont toute la carène tremblait, retentissaient dans son âme. Le Yankee faisait pousser les feux, rasait les bas-fonds, coupait au plus court, lui montrait la carte, et s’étonnait qu’elle ne dormît point, semblât ignorer la fatigue. Enfin, sous le vent de Formose, on aperçut la fumée d’un grand steamer ; et c’était celui-là !
Les deux témoins, qui avaient le mal de mer, et faisaient piteuse mine en cette aventure, montèrent du coup sur le pont. Les hommes d’équipage hurlaient comme des chiens, le Yankee dansait de joie et parlait de tirer le petit canon-revolver de l’avant, précaution prise contre les pirates chinois. Le Sunbeam filait si vite qu’on eût cru qu’il sortait de l’eau comme un poisson volant ; on lâcha le beuglement de la sirène, un beuglement d’alarme qui s’étendait en s’assourdissant à travers les plats espaces de la mer : on fit trop. Le Swan of Japan crut à un pirate — il se trompait de peu — et n’arrêta pas.
— Allez toujours, criait le Yankee au mécanicien, nous l’aurons !
On l’eut ! Deux heures plus tard on le rangeait à vingt-cinq mètres. Sur le steamer, des femmes, croyant à une attaque, pleuraient très haut. Le commandant grimpa sur la passerelle avec son porte-voix.
— Qu’est-ce que vous avez à courir après un honnête navire ? Filez, ou je vous prends par le travers et je vous coule !
Le Yankee, à travers son propre porte-voix, commença par lui prouver qu’un Américain se faisait gloire de jurer mieux que n’importe qui au monde. Du reste, il était très embarrassé maintenant d’expliquer pourquoi il avait couru « sur un honnête navire » et n’en jurait que davantage.