» Alors le Kinoly prit son linceul à pleines mains, le jeta, et dit :
» — Regarde.
» Il n’avait pas d’yeux, mais deux trous avec du feu dedans, et de la viande morte sur les os de sa face.
» Les soldats devinrent tout pâles, la fièvre les prit et ils moururent.
» Le Kinoly descendit encore, il regarda les Arabous, il regarda les hommes bleus que vous avez fait venir de l’autre côté de l’Afrique, les officiers blancs vêtus de blanc. Il marchait au milieu d’eux, les réveillait la nuit, les arrêtait dans leurs repas, posait la main sur la croupe de leurs mulets. Et quand ils avaient vu cette goule morte qui fait mourir, ils pâlissaient et ils mouraient. Il en périt dans le sable, il en périt dans la terre rouge, il en périt dans les rivières : le Kinoly se réjouissait de la mauvaise odeur, et jouait avec les mouches… Cela dura deux cours de lune, et, après, tous étaient morts.
» Alors le Kinoly remonta vers Tananarive parce qu’il voulait voir Raini-laiarivony, le premier ministre, mari de la reine. Le vieil homme dormait sur un beau lit de cuivre, en une des chambres de son palais, au sein de ses grandes richesses. Il avait bu du vin à son repas du soir, les « symboles-de-la-longueur-du-jour, » les pendules en or et en verre, battaient contre le mur tendu d’un beau papier sur lequel étaient peints des batailles, des jardins, des gens en pirogue qui s’embrassaient ou jouaient des musiques, il y avait des vases en faïence peinte sur les étagères, et tout cela venait d’Europe.
» La lune entrait par la fenêtre et l’on voyait que le dormeur était plein d’âge, car ses doigts tremblaient tout doucement sur le drap blanc, pendant son sommeil. L’Ombre-qui-marche-toujours lui frappa l’épaule et lui dit :
» — Raini-laiarivony, fils de Rainiary, je viens te chercher. J’ai fait mourir tous les Français. Maintenant, c’est ton tour. Tu es vieux, suis-moi de bonne volonté.
» Mais celui qui était tout-puissant alors à Madagascar s’éveilla sans rien craindre, et regarda le Kinoly sans mourir, car il avait l’herbe qui charme.
» — Je ne te suivrai pas du tout, pas du tout, ô méchant !… Le souffle de la vie est doux, et j’aime encore ma puissance, mes palais, mes troupeaux de bœufs et le quotidien salut de mes esclaves. Je suis au-dessus de toi et tu peux t’en aller.