» Le Kinoly ne répondit rien. Il retourna dans la plaine sakhalave. Les morts français y dormaient toujours dans les broussailles, dans les sables et dans les rivières ; d’autres s’étaient pendus aux arbres, épouvantés de la tristesse des choses, et des conducteurs de mulets, tombés avec leur bête au moment où tous deux en même temps se penchaient pour boire, perdaient la chair de leurs os dans les ruisseaux salis.
» L’Ombre les toucha tous du doigt et leur dit :
» — Levez-vous !
» Et tous se levèrent. Les mulets hennirent comme au réveil quand les clairons sonnent, et piétinèrent sur l’herbe. Les hommes prirent leurs fusils, les officiers tirèrent leurs sabres, ils se coupèrent des bâtons, gravirent les Ambohimena, coururent vers Tananarive. Alors le premier ministre dit :
» — L’Ombre m’avait donc menti. Les voilà qui viennent, ces diables !
» La reine fit un grand kabary, et les miaramila malgaches allèrent à la rencontre des Français. Et ils étaient courageux, les Malgaches ! Est-ce qu’ils avaient eu peur contre les Betsimisaraka et les Bares ? Est-ce qu’ils ont peur, maintenant, les Fahavales ? J’en ai vu fusiller un l’autre jour, et ses lèvres étaient moins pâles que les tiennes maintenant, ô Ramilina, le jour qu’on l’a mené au poteau. Mais, quand ils arrivèrent devant les Français, Ramasombazana qui les commandait devint gris de terreur, et ses dents claquèrent. Ce n’étaient pas des hommes, ces Français, c’étaient des Kinoly ! Ils n’avaient pas d’yeux, mais des trous pleins de flammes, et de la chair décomposée et verte sur les os. On voyait le jour à travers leur ventre creux, des griffes leur sortaient des mains, et leurs mâchoires s’ouvraient comme la mâchoire des cadavres qu’on déterre. Ils marchaient vite, vite, leurs pieds ne faisaient pas de bruit, leurs fusils ne fumaient pas et tuaient comme la foudre… Ramasombazana jeta son chapeau à plumes, jeta son sabre et s’enfuit. Les soldats jetèrent leurs armes et s’enfuirent. Et les Français-cadavres continuaient d’approcher, ils grimpaient les côtes, ils redescendaient dans les vallées, les murs s’effondraient quand ils les touchaient du doigt, et puis, leurs regards rouges, leurs faces mortes… Le vieux, le premier ministre, qui avait épousé trois reines, se mit à pleurer, parce que le Kinoly avait vaincu.
» Et il rendit Tananarive aux ombres. »
Kétaka avait terminé son histoire. Elle l’avait dite accroupie sur les talons, sans un geste, avec volubilité, dans une langue surannée que je comprenais mal, et que Galliac traduisait par instants.
Sa sœur Ramary cria :