— Kétaka est une grande menteuse ! Elle invente des histoires tous les jours. C’est vrai qu’il y a des Kinoly, et je sais même les endroits où ils habitent, près des grosses pierres. Mais ce ne sont pas eux qui ont pris Tananarive. Ils sont vivants, les vainqueurs de la ville. Sary Bakoly, mon autre sœur, en a épousé un, le lieutenant Biret, qui est à Moramanga, près de la grande forêt.

— Tu as une sœur qui s’appelle Sary Bakoly, la statuette de terre cuite ? dit Galliac, c’est un beau nom et elle doit être jolie.

— Pas plus que moi, fit Kétaka.

Elle sortit ses bras fins de dessous son lamba, pencha la tête et apparut, petite, grêle, frêle, presque blanche de peau, comme le sont dans ce pays les filles de race noble ; un peu de rose même apparaissait à ses joues, et avec ses larges yeux très noirs, ses dents superbes, qu’elle frottait tous les jours de charbon et de cendre, malgré sa figure trop large et trop grasse, elle se savait digne d’être désirée entre celles de son peuple… Un enfant, une femme, un animal, on pensait tout cela en pensant à elle, et sans le vouloir, ensommeillé déjà, je souriais en la regardant…


Au ciel, la féconde poussière des astres avait germé ; la voie lactée traversait la profondeur bleu-sombre, si blanche, si clairement visible qu’on l’eût prise pour un immobile nuage. A un point donné elle bifurquait, et l’une de ses branches se perdait, s’évaporait graduellement dans l’infini de l’ombre. Les grands arbres faisaient frissonner leurs feuilles avec une douceur paternelle, car les hauteurs qui dominent Antsahadinta sont boisées, miracle de beauté et de majesté dans l’aride Imerina. Et c’est pour cela qu’elles sont saintes, comme les onze autres collines couronnées de forêts où les premiers rois hovas allaient entendre, sous les grandes ramures, le frôlement d’invisibles ailes, la passée dans le silence des esprits vazimbas, premiers possesseurs de la terre, vaincus et massacrés par les Hovas, et, par une mystérieuse compensation, devenus les démons protecteurs de leurs meurtriers. Sous les entrelacs des branches, de grands feux brillaient au loin, pareils à des yeux hardis ; on entendait à travers les espaces calmes, à intervalles mesurés, la voix des veilleurs malgaches entretenant ces feux, qui annonçaient par leur nombre et leur position que tout était tranquille aux alentours. Et dans les villages voisins, les gardiens fidèles à leur poste, près des monceaux de brousses incendiées, chantaient à leur tour, dans la nuit, le même cri simple et harmonieux.

Nos deux nouvelles amies nous regardèrent dresser les lits de camp, dérouler les couvertures, et s’éloignèrent en silence. Galliac assura la barre de bois qui fermait la porte, et nous nous endormîmes. Sous un auvent, presque en plein air, nos porteurs s’étaient couchés, mêlés les uns aux autres, étroitement serrés pour avoir moins froid, car les nuits, à cette époque de l’année, et sur ces hauts plateaux, sont aussi fraîches que celles de nos automnes d’Europe. Nous étions venus là malgré l’insurrection, malgré les attaques incessantes des Fahavales qui pillaient parfois les faubourgs mêmes de Tananarive. « Il n’y a jamais rien eu à Antsahadinta, m’avait affirmé Galliac, et Rainitavy est un vieil ami. »

Cependant, vers minuit, je crus entendre le bruit de coups de feu lointains, et Rainitavy nous réveilla. A trois lieues de là, les Fahavales venaient d’attaquer et de brûler Ambatomasina, dont les habitants s’étaient enfuis jusqu’à nous. Quelques-uns entrèrent dans la case, tout tremblants encore. Les ennemis étaient tombés sur le village, trois cents peut-être, avec des zagaies et deux fusils seulement ; mais eux, les pauvres gens, n’avaient rien pour se défendre : le gouvernement français leur avait pris leurs armes. Ils dressaient leurs mains jaunes, humides de sueur froide : « Veux-tu, ô vazaha, que nous combattions avec nos poings ? — Et le gouverneur d’Ambatomasina, un vieillard aux cheveux tout blancs, pleurait sa maison en flammes ; sa belle maison où il y avait des chaises cannées à filets d’or, des papiers de tenture où l’on voyait des Français sabrant des Arabes dans un paysage de palmiers verts, et des vitres aux fenêtres ! Il l’avait construite, sa demeure, avec le fruit des patientes rapines exercées sur ses administrés, mais il leur assurait pourtant — mieux que nous ! — un semblant de justice et de police. On ne pillait point du temps de ce prétendu voleur, et la longue accoutumance qu’ils avaient des abus d’un gouvernement sorti d’eux-mêmes, adapté à leur génie, empêchait les Malgaches de sentir leurs maux. Tous maintenant, ruinés, réunis par un commun désastre, regardaient avec inquiétude, et avec un dernier espoir, ces blancs qui les avaient asservis sans les protéger : nous ne pouvions rien.

Une crainte nous venait d’être attaqués nous-mêmes sur cette colline, dans ce village isolé, d’être livrés par notre ami Rainitavy, de devenir la rançon du village, qui pouvait être brûlé comme le voisin, s’il tentait de résister. Rainitavy, cependant, n’y pensait pas : il était partagé entre le respect que nous lui inspirions encore, et la peur qu’il avait des Fahavales. Kétaka et sa sœur pleuraient. C’est ainsi que le reste de la nuit s’écoula. Nous avions deux fusils de guerre, emportés par précaution. Nos armes de chasse et deux revolvers furent placés entre les mains de ceux de nos porteurs en qui nous avions le plus de confiance. Après quoi, il n’y avait plus qu’à monter la garde. A l’est, Ambatomasina brûlait comme une vaste meule, rougissant de ses flammes tout un pan de l’horizon. Cette clarté même nous rassurait : les hommes du poste français le plus proche allaient certainement accourir, et, dans cette espérance, nous tenions ardemment nos regards sur la pente noire qui dévalait devant nous. Un étrange sentiment nous étreignait l’âme, non pas la peur, mais la peur d’avoir peur, l’angoisse de l’imprévu, de ce qu’on ne voit pas, l’énervement quasi mystique que tout homme ressent dans les ténèbres, et qui le fait douter de son courage.

L’aube revint. Nous commencions à rire et à parler de marcher sur Ambatomasina. A huit heures du matin, un peloton de tirailleurs algériens arriva au pas de course, et nous nous trouvions assez ridicules et assez humiliés pour recevoir avec componction la vigoureuse semonce du capitaine des tirailleurs. Mais toute chose a deux côtés : je songeais en moi-même que notre chétive présence avait sauvé le village de notre ami Rainitavy du sort de son voisin. Pourtant le père de Ramary et de Kétaka demeurait sombre : le malheur évité aujourd’hui devait échoir le lendemain, ou dans quelques jours ; il contemplait avec une résignation morne le départ de ces Français qui avaient été ses hôtes, et qui l’abandonnaient sans armes à un ennemi presque créé par eux. Peut-être aussi songeait-il à ses cachettes d’argent, à des compromissions secrètes avec les insurgés, à des négociations anciennes, louches et nécessaires, qui le rassuraient, tout en lui imposant de mystérieux devoirs :