— Ramilina, Ragalliac, nous dit-il, je reste ici puisque je suis gouverneur. Le souffle de la vie est doux, mais nul ne peut fuir sa destinée. Seulement, j’ai peur pour mes deux filles. Les collines d’Antsahadinta ne sont point pour elles une retraite sûre, et je vous prie de les conduire chez leur oncle Rainimaro, à Tananarive, quartier d’Ambatovinaky.
Et, ma foi, je criai :
— Kétaka, petite Kétaka, si je t’emmène, je te garde !
Kétaka surveillait en cet instant, les lèvres serrées, une esclave occupée à ficeler une natte par-dessus un coffre en bois, son unique bagage. Elle répondit sans embarras :
— Oui, si tu n’as pas encore de femme chez toi.
Et c’est ainsi que je me fiançai après une chasse au marais, un conte de vocératrice, une veillée d’armes, et des inquiétudes qui maintenant se résolvaient en une sorte de joie exaltée. Le père s’inclina avec un simple sourire de courtoisie. Il n’avait aucune illusion sur ces mariages, toujours irréguliers, rarement fidèles, des blancs avec les filles de Madagascar ; pourtant il était heureux de trouver un protecteur pour son enfant, qu’il aimait, et peut-être pour lui-même. D’ailleurs, l’idée de continence et de vertu n’est point une idée malgache. La chasteté n’y existe point, même comme préjugé, et la liberté de la femme en amour égale la liberté de l’homme : tradition antique léguée à cette race par les Malayo-Polynésiens qui peuplèrent Madagascar. Et de même qu’aux terres océaniennes, d’où qu’ils viennent, les enfants sont accueillis par la famille de la mère, et toujours choyés.
Comme le pays par lequel nous avions passé pour venir n’était point sûr, nous suivîmes les tirailleurs kabyles qui regagnaient la route d’étapes habituelle, et, une fois sur celle-ci, notre petite troupe se joignit à l’escorte qui accompagnait le convoi quotidien des marchandises.
Après Alarobia, la caravane ne traversa plus que des villages brûlés. On apercevait de loin, du haut des innombrables collines de terre rouge que nous gravissions tour à tour, leur silhouette appauvrie, les maisons en briques crues où le pignon demeurait seul, veuf du toit effondré. Plus près, c’était l’odeur de l’incendie récent, une âcre senteur de paille grillée et fumante encore, de terre recuite d’où l’humidité ressortait en vapeurs chaudes. Entre les quatre murs des habitations désertées, le chaume consumé était tombé sur le sol même où avaient vécu des familles, et, par-dessous les décombres, les cendres de l’ancien foyer se distinguaient encore, plus hautes, entassées au coin sacré du nord-est, au milieu des jarres à eau, des plats à cuire le riz, de toute une pauvre vaisselle de terre rouge que le feu, par place, avait flambée ou noircie. Les choses semblaient d’autant plus désolées qu’elles avaient un air vaguement européen. Des fenêtres montraient encore des morceaux de vitres brisées ; des marches d’escalier grimpaient le long des murs ; des poulets, des dindons, revenant aux lieux d’habitude, cherchaient leur vie sur les fumiers ; et quelques demeures isolées, détruites aussi, avaient l’aspect familier d’une ferme de Beauce. Les champs de manioc indigène, de pommes de terre dont la semence était venue d’Europe, étalaient leurs quadrilatères réguliers, descendaient jusqu’aux vallées inférieures qu’illuminait le vert brillant, moiré, caressant des rizières. Des canalisations adroites conduisaient les eaux jusqu’au flanc des collines, et l’on devinait partout l’âpre travail d’un paysan passionné pour la propriété, amoureux des plantes qu’on peut vendre ou dont on se nourrit, qui croissent sous l’action du soleil, de l’eau, de la bêche et du fémur de bœuf, transformé en massue, et qui sert à briser les mottes de glèbe dure.
Mais combien tout cela était bouleversé, pillé, ravagé ! Parfois, sur une haute et lointaine colline, de confuses taches blanches s’agitaient, rayées de l’éclair d’un coup de fusil : c’étaient les Fahavales qui surveillaient la roule, épiant les caravanes. Alors les porteurs poussaient un cri, courant, se pressant contre les hommes d’escorte, des Sénégalais à la peau noir-bleu, qui marchaient accompagnés de leurs femmes aux longs seins, aux hanches larges et arrondies en lyre, couvertes de bijoux d’argent et de cuivre, d’amulettes et de colliers d’ambre jaune. Ces barbares, appelés par des civilisés pour réduire un peuple moins barbare et qui, vaincu par eux, continuait à les mépriser, nous précédaient sans ordre, avec des bondissements et des sursauts de bêtes farouches. A peine s’ils portaient un uniforme, mais on estimait leur courage indomptable et presque effrayant, leur santé robuste, leur passion de la lutte sanglante, de la mort reçue et surtout donnée de près.
Les pauvres et craintifs portefaix malgaches, agrégés, serrés par la frayeur les uns contre les autres, se racontaient leurs misères et leurs supplices, disaient l’histoire des camarades passés avant eux et pris par l’ennemi, qui leur avait coupé les jarrets. Puis, les insurgés disparaissaient à l’horizon, et la caravane, insouciante et bavarde, s’allongeait de nouveau, étalée sur des centaines de mètres, onduleuse, étroite, formée d’anneaux mal liés, d’hommes unis à deux ou à quatre pour le transport des lourdes malles, des caisses de vin et de pain, des lits de camp, de tout le bagage et de toutes les provisions emportées par les Européens, dans cet exil pour une contrée que leur imagination avait crue plus sauvage encore, et dénuée de tout.