— Nous arrivons, dit Galliac, voici l’observatoire des jésuites.

Au sommet d’une colline ronde se dressait une coupole à moitié démolie, un bâtiment resté banal et vulgaire, même après le drame de sa ruine.

— Ça ne te rappelle pas l’Évangile ? continua Galliac.

Et il ajouta, avec un sourire ironique :

— Nous ne sommes pas venus ici apporter la paix, mais la guerre !

A ce moment, les porteurs poussèrent tous ensemble un hurlement de joie, le cri classique, presque saint, toujours proféré à l’approche du but de leur long voyage : c’était la Ville, le miracle de civilisation poussé dans la barbarie de leur terre. Ils avaient assez longtemps couru, haleté, sué dans leur sac de rabane qui les laissait presque nus, glissé sur les argiles mouillées, frissonné sous l’ombre tragique des grands bois de l’Est. Maintenant, ils arrivaient.

— Antananarivo ! Antananarivo !

Devant nous la merveille énorme escaladait trois montagnes, singulière, hautaine, bâtie par ces gens sans comprendre ce qu’ils faisaient, comme jadis les Juifs quand ils construisirent une pyramide en Égypte, guidés par des génies sacerdotaux et altiers. C’était Tananarive. Elle allongeait sur plusieurs crêtes abruptes un entassement de maisons à étages et à vérandas, des églises rouges, grises et blanches dont on entendait les cloches, deux vastes palais, celui de la reine et celui du premier ministre, l’un surmonté d’un dôme aplati, l’autre encadré de quatre tours massives aux arcades romanes. La campagne, autour de nous, n’était plus qu’une rue, les maisons encombraient, cachaient la terre. Certaines avaient l’élégance recherchée d’une villa, affectaient, avec leurs bow-windows, leurs tennis-courts, l’air intime et confortable des cottages anglais, et partout les murs en grosses briques crues abritaient des plantations de pêchers et de manguiers, le mélange des cultures tropicales et des arbres fruitiers de France, ce mélange qu’on sentait dans tout le reste, dans l’air tiède mais vif, dans les demeures, dans le costume des indigènes vêtus de vulgaires pantalons confectionnés sous le lamba aux plis romains. Nos filanzanes — des chaises à brancards portées par quatre hommes qui se relayaient avec quatre autres de minute en minute, sans arrêter leur trot allongé — volaient sur des pistes élargies par les soldats du génie, et nous parvînmes aux premières maisons de la ville. Là, les pistes disparurent, les mpilanzas gravirent des rocs, escaladèrent des murs, traversèrent des cours. Il leur fallait grimper comme sur la pente d’un toit. Cent hommes auraient pu défendre cette forteresse qui s’était rendue sans coup férir, et l’inertie, en 1895, au moment opportun, de cette race qui maintenant, sans espoir, se révoltait contre nous, semblait un phénomène inexplicable.

… La place d’Andohalo, la rue du Zoma, des murs à sauter, des fossés à longer, des jardins privés dans lesquels on entre comme chez soi, et nous voilà enfin rendus. La nuit est tombée, et je prends le repas du soir seul avec Galliac, qui s’est fiancé lui-même avec Ramary, tranquillement.

— Et les femmes ? dis-je au boy qui nous sert à table.