— Leur esclave a fait cuire du riz, Ramilina, et elles ont mangé.

Je monte me coucher. Kétaka est là, qui fait de la dentelle sur un gros tambour, assise près d’une table. Elle a allumé la lampe, rangé mes livres, mis sa malle dans un coin, fermé les rideaux ; et il me semble qu’il y a des siècles qu’elle m’attend, ou plutôt qu’elle a toujours vécu près de moi. Elle a deux grosses masses de lourds cheveux noirs qui tombent de chaque côté de ses épaules, l’air sérieux, simple et sûr d’elle d’une matrone, une taille d’enfant, et des seins de petite fille, qui gonflent un peu sa brassière puérile.

— Kétaka, lui dis-je…

— Oui, mon seigneur.

Et elle me tendit ses lèvres comme une vieille épouse à un vieil époux, se dévêtit, alla chercher une belle natte de jonc toute neuve, l’étendit au pied de mon lit et se coucha dessus…

C’est ainsi qu’elle devint ma femme, bien que je ne puisse dire qu’elle ait partagé ma couche.

*
* *

Mais la joie de la maison fut la petite Ramary, l’amie de Galliac. La demi-captivité volontaire où elle vivait avait plu à ses instincts d’enfant encore timide et que la vie extérieure effrayait ; elle l’avait acceptée avec joie. Et pourtant elle était femme, humblement et délicieusement femme. Quand j’allais le matin trouver Galliac dans sa chambre, je la trouvais couchée dans le même lit où elle sautait dès qu’arrivait l’aube, car elle passait comme Kétaka, le reste de la nuit étendue sur une natte. Elle me regardait alors avec des yeux de petite souris brune, en même temps joyeuse et effarouchée, et ne desserrait point l’enlacement de ses bras autour du cou de son ami. Galliac se laissait faire. Son cœur assez rude s’était peu à peu ouvert et ému ; il était pris par le charme de cette union étrange, il jouissait d’être maître, propriétaire et roi de ce presque animal, qui caressait, aimait, parlait.

— Si jamais tu me trouves en France la pareille de Ramary, me dit-il un jour, je l’épouse.

C’est ainsi que par degrés, il était arrivé à cette condescendance amoureuse qui favorise le mélange des races, en crée de nouvelles dont les futures destinées sont encore imprévues. Et puis, il y avait la séduction, l’irrésistible entraînement d’une volupté qui n’était point celle de nos pays, plus lente, plus indéterminée, sauvage et d’un rythme inconnu, comme les danses qu’on danse là-bas… A ce qui nous restait de besoins intellectuels nos conversations du soir, notre union d’intérêts, les analogies de nos esprits et de notre éducation suffisaient. La relative solitude nous avait faits très simples ; nous nous aimions tous deux, et nous aimions ces petites filles, avec une franchise encore discrète, sans le dire jamais, à cause d’une espèce de pudeur à nous avouer les changements profonds que si rapidement une autre vie sous des cieux nouveaux avait produits en nous. Étions-nous venus pour chercher de l’or, défricher la terre, bâtir des fortunes ? Nous ne le savions plus, et une honte nous venait parfois à sentir que nous commencions d’oublier la patrie ancienne, et que nos cœurs ne battaient plus pour les mêmes choses qu’en Europe.