Galliac surtout se livrait à ces nouveaux sentiments avec une fougue sombre, une ardeur concentrée. Il n’avait rien laissé de l’autre côté de l’eau, ni famille, ni amitiés, et, un jour qu’il le disait à Ramary, elle en pleura presque.

— Tu n’as pas de père, pas de mère, de frères ni de sœurs ! O mahantra, mahantra ianaho, malheureux que tu es !

— Au contraire, lui dis-je, essayant de tenter l’avarice malgache ; il est riche, c’est un héritier, Ramary !

Mais elle répéta :

— O mahantra, mahantra izy !

Elle ne concevait pas l’homme sans une famille, sans le père ou l’oncle maternel, en relations eux-mêmes avec d’autres humains expérimentés et puissants qui les appuient, les conseillent, les soignent dans les maladies, les défendent devant les tribunaux contre les autres familles qui attaquent l’homme seul et faible. Dans les petits traités moraux des pasteurs protestants et des missionnaires jésuites, une phrase revient comme un refrain dans une cantilène : « Ayez pitié des pauvres et des orphelins. » Être pauvre ou orphelin, c’est presque la même chose ; et détruire cette conception primitive que l’individu isolé peut être traité comme une bête fauve a été, depuis près d’un siècle et sans beaucoup de succès encore, une des tâches de la religion et de la civilisation chrétiennes…

Et peut-être entra-t-il, dans l’âme à peine née de la petite Ramary, l’idée délicieuse qu’elle devait avoir pitié de celui qu’elle aimait.

Malgré tout ce grand amour et ses jeunes quatorze ans, elle n’était point vierge et l’avouait sans honte, car la virginité, chez cette race, n’apparaît à beaucoup de mères que comme une possibilité de douleur qu’il importe de faire disparaître dès les premiers mois de la vie, alors que l’enfant est encore presque sans conscience du mal qu’il ressent. D’ailleurs, dès ses premières années, sous les ombrages saints d’Antsahadinta, près des tombeaux des nobles, surmontés d’une petite maison de bois où leur âme vient se reposer, elle avait eu des amis de son âge qui n’étaient point innocents et, plus tard, elle avait suivi, dans le Vonizongo aux vallées pleines de palmiers verts, un Anglais, fils de pasteur, qui l’avait un jour quittée pour aller dans le bas pays, emportant une ceinture pleine de poudre d’or. Il pensait bien revenir, mais, en traversant une des rivières de la côte, sa pirogue avait chaviré et sa lourde ceinture l’avait entraîné au fond. A l’anniversaire de cette mort, Ramary dénouait ses cheveux et portait des voiles bleu foncé, parce que, si elle avait négligé ces rites, le matotoa, le fantôme, aurait pu s’offenser ; mais elle n’était plus triste en pensant à lui, et de ses précédentes aventures ne songeait à rien cacher, puisque ces aventures, d’après son étrange morale, n’avaient rien de déshonorant. Elle savait seulement qu’elle ne pouvait s’unir qu’à des hommes appartenant comme elle à la première caste, ou à des vazahas, qui sont au-dessus de toutes les castes. Elle croyait aussi qu’une fois « mariée », il n’est point convenable qu’une femme sorte de la maison conjugale. Cela s’appelle mitsangan-tsangana, courir, et ôte de la considération. Il y avait dans Tananarive une foule de jeunes personnes distinguées par la naissance, même parmi les filles d’honneur de la reine, qui ne craignaient point d’aller faire en ville des visites dont le but était plus ou moins honorable : Ramary, qui conservait les mœurs austères de la campagne, ne cachait point son mépris pour ces demoiselles.

Mon amie Kétaka partageait sur ce point l’opinion de sa sœur, et même, plus rude, elle l’exagérait ; car Ramary, étant amoureuse, était indulgente, et cette indulgence lui avait donné une grande amie qu’elle protégeait un peu, ce qui la rendait fière : une jeune femme illustre mais mal vue, la princesse Zanak-Antitra.

Dans cette cour barbare de Ranavalona, où cependant les exigences de la morale n’avaient rien d’excessif, et qui ne péchait point par l’hypocrisie, la passion furieuse de la princesse avait fait scandale. C’est que des raisons puissantes, des raisons d’État s’opposaient à son amour pour le capitaine Limal. Il y avait alors autour du palais tant d’intrigues, tant d’arrivées louches d’émissaires venus on ne savait d’où, repartant pour des destinations inconnues après des visites secrètes à de très hauts personnages ! Et la princesse Zanak-Antitra disait tout au capitaine ; elle eût livré son mari, elle eût livré la reine et ses propres enfants, n’ayant plus ni patriotisme — si jamais le patriotisme a existé à Madagascar, — ni religion, ni même le respect des intérêts de la famille, ce principe sacré qui est la base de la véritable moralité malgache. De sorte que le chapelain de la reine, la reine elle-même, et le mari de la princesse, jusque-là débonnaire, suivant la coutume des maris bien élevés, intervinrent rudement : on défendit à la princesse de voir son grand ami, et elle le vit. On décida de l’enfermer, on la retint prisonnière, et alors elle rugit de fureur, déclara qu’elle était d’une caste à choisir elle-même ses amants. On lui envoya des pasteurs européens qui lui firent la leçon : alors elle demanda le divorce. Son amour était si vrai et si ardent qu’il allait jusqu’à l’enfantillage, qu’elle pleurait dans les cérémonies publiques, au temple, au bal, aux revues, les yeux dans le mouchoir que le capitaine, furtivement, lui avait passé. Cependant, n’osant plus le voir chez lui, elle lui donnait rendez-vous dans notre propre maison, arrivait en tempête, au trot de ses huit porteurs, toute vêtue de soie blanche, de lourds et laids bijoux d’or et de perles à son cou. Et c’était pendant des heures des babillages sans fin avec Ramary, des confidences heureuses, jusqu’à l’arrivée du capitaine Limal.