D’ailleurs, au milieu de la guerre qui la cernait, la ville entière vivait en une indifférence chantante, voluptueuse et séductrice. La saison des récoltes était venue, les grandes rizières avaient jauni ; courbées sur la glèbe molle, d’un coup rapide d’une faucille grossière, les jeunes filles coupaient au pied les gerbes. Vers le soir, on les voyait revenir, tenant dans leur main droite un des lotus violets éclos dans les marais féconds, au milieu des touffes pressées de la bonne plante nourricière. Elles remontaient ainsi les collines, leur frêle figure brune calmée et lassée de travail, la belle fleur pareille, sur leurs voiles blancs, à une étoile bleue, les cheveux aux épaules, le soleil derrière elles ; et de petits enfants nus les suivaient, couverts de boue, et riant d’une joie sans cause. Toutes, les maîtresses et les esclaves, ayant été à la moisson, se retrouvaient le soir autour des marmites de riz fumant, car une singulière égalité régnait entre les seigneurs et les serfs, et la simplicité d’une habitation et d’une nourriture communes adoucissait la barbarie de l’esclavage ; mais parfois on entendait une mère pleurer, comme Rachel, parce qu’elle allait être privée de son enfant, vendu au loin.
… Vers cette époque, la femme esclave que possédait Kétaka mit au monde une petite fille. Cette chose à peine vivante avait une mine noiraude et sérieuse, et ne pleurait pas comme les enfants d’Europe ; sa mère la portait sur son dos, emmaillottée dans les plis de son lamba, ou la posait toute nue, au grand soleil, sur le gazon du jardin. Kétaka fut bien heureuse. C’était pour elle un accroissement de fortune, un agrandissement de sa dignité ; d’ailleurs, d’après les coutumes, elle était moralement la seconde mère de ce tout petit, et cette responsabilité lui donnait à la fois de l’orgueil et de l’amour. La maison compta de la sorte un hôte de plus. Nous avions aussi un singe, un chien, un mulet, beaucoup de poules et de dindons et deux petits cochons noirs.
Ainsi notre vie coulait dans une paresse heureuse. Ramary avait choisi la meilleure part ; Kétaka s’inquiétait de beaucoup de choses et dirigeait la maison. Je croyais l’aimer seulement parce qu’elle m’appartenait, sans m’apercevoir que des sentiments plus intimes se mêlaient pour me lier à elle, et qu’en flattant mes sens, en m’épargnant des soins pénibles, elle s’était emparé de moi plus que je ne la possédais. Les grandes pluies estivales avaient cessé, la poussière rousse du sol desséché montait par larges cercles dans le ciel toujours pur, et le besoin me venait parfois d’associer cette beauté immuable et sèche du paysage avec la politesse immuable et réservée des habitants. Kétaka était bien de leur race. Elle en avait la fierté, l’avarice, l’esprit processif, formaliste et dominateur. Il y avait encore d’autres éléments, je le sais bien : une lâcheté qui s’écrasait devant la force brutale, un mépris déférent pour l’étranger auquel elle était soumise. Mais le fond de son âme obscure, au-dessous même de principes raides et solides, contraires aux nôtres, légués par l’hérédité et la tradition, c’était un orgueil aveugle ou dissimulé, une obstination farouche à ne jamais demander grâce, et à garder sa liberté, à vivre dans les idées qu’elle comprenait.
J’avais acheté un jour, dans une vente publique, une centaine de mètres de cretonne rouge, où étaient imprimées de grandes roses pâles. Tout de suite, Kétaka prit un marteau, des clous, fabriqua une espèce d’échelle, et commença elle-même de tendre la pièce où nous vivions, plaçant l’étoffe, dressant des plinthes de bambou, active, agile, infatigable, avec la vanité secrète de servir à quelque chose, d’être une maîtresse de maison qui sait créer un intérieur.
— Tu travailles très bien, petite Kétaka ! lui dit Galliac en riant ; mais tu ne coucheras jamais dans la belle chambre. Ne sais-tu pas que Ramilina trouve que tu n’es pas gaie, et en a assez de toi ?
C’était une plaisanterie, mais Kétaka n’entendait point la plaisanterie. Quand je revins pour le repas du matin, elle m’adressa d’un ton froid quelques paroles dans cette langue provinciale et surannée que j’avais parfois du mal à comprendre et que, cette fois encore, je ne compris pas…
Et je répondis : « Oui », malgré cela, suivant l’immémoriale habitude des sourds et de tous ceux qui, pour une raison quelconque, n’entendent pas ce qu’on leur dit. Elle prononça encore d’autres paroles, et je répondis « oui », encore au hasard sans même essayer de deviner. Le soir, elle avait disparu. Et c’était si imprévu, cette fuite de celle qui jamais ne quittait ma demeure, que je crus à une escapade et attendis avec sécurité. Mais Ramary me dit alors :
— Ma sœur ne reviendra pas. Elle t’a demandé si c’était vrai que tu ne voulais plus d’elle et tu lui as répondu « oui ». Elle t’a demandé s’il fallait chercher les menuisiers pour finir ta belle chambre, et tu lui as répondu que c’était bien. Elle a fait suivant ton désir.