— Et il n’y a rien dans vos yeux, rien ! Pas l’ombre d’une lésion. Bon pour le service, mon ami !
— Ce n’est pas ma faute s’il y a des maladies que les médecins ne connaissent pas, répondit Dieutegard, avec une telle indifférence qu’il semblait parler pour un autre. Je vous dis que je n’y vois pas.
— C’est comme si vous me racontiez que vous n’avez pas de jambes. On voit que vous y voyez… Rompez !
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Le soldat Dieutegard, définitivement incorporé, fit d’abord trente jours de prison pour avoir simulé une infirmité le rendant impropre au service. Durant trente jours et trente nuits, il vécut dans une cellule large de deux mètres, longue de quatre, où il n’y avait rien qu’un lit de bois scellé au mur. L’air y pénétrait, mais non la lumière ; il n’y régnait qu’un sombre crépuscule. Prendre ses repas, et quels repas ! dans la quasi-obscurité des cellules militaires est une des plus insupportables souffrances dont se plaignent ceux qu’on y enferme, — quand ils ont des yeux qui voient : Dieutegard perdit l’appétit. Mais ce n’était pas une preuve suffisante qu’il simulât. Le manque d’exercice pouvait expliquer, à lui seul, son dégoût de la nourriture. Pour faire prendre l’air aux prisonniers la coutume est de les astreindre à certaines corvées assez dures. Ils charrient des cailloux, portent des fardeaux. Mais le condamné persista dans son attitude : il n’y voyait pas, disait-il, donc il ne pouvait travailler. Les gradés et les hommes chargés de le faire sortir marchaient droit sur lui pour l’effrayer. Il ne se détournait pas et se laissait heurter. Certains, à cause de sa figure imberbe et pâle qui donnait de l’émotion, l’appelaient « Napoléon ». D’autres, à cause de la comédie qu’on l’accusait de jouer, le nommèrent « le Pitre ». A la fin, on unit les deux sobriquets en un seul. L’inertie de Napoléon-le-Pitre triompha de l’obstination qu’on lui opposait. On le laissa tranquille dans sa nuit. S’il était aveugle, ça ne pouvait pas lui faire de mal. S’il ne l’était pas, il n’avait que ce qu’il méritait.
Cependant, le matin du trente et unième jour la porte de sa prison s’ouvrit et deux soldats le conduisirent au fort Lamotte.
La tête trop haute, les yeux fixes, accompagné de ses gardes, il traversa le long faubourg de la Guillotière. La nuit avait été pluvieuse, et les pavés restaient boueux. Il mit le pied dans toutes les flaques.
— Si tu regardais par terre, comme tout le monde, tu éviterais de les mouiller, dit un des soldats.