— Puisque je suis aveugle ! répondit Dieutegard.
— Ou bien parce que tu veux avoir l’air aveugle ! Et si tu regardais par terre, tu ne pourrais pas t’empêcher d’éviter les trous, tu ne pourrais pas : les pieds et les yeux se mettent d’accord sans qu’on y pense. Baisse la tête, un peu, pour voir !
— Pour voir ? répéta l’autre ironiquement.
— Oui, pour voir, espèce de fumiste ! Et si tu ne le fais pas maintenant, fais-le tout à l’heure. C’est un conseil que je te donne pour ta santé.
Le deuxième soldat ricana. Il savait ce qu’on préparait. Dieutegard, dédaigneusement, garda le silence, sans se soucier d’obéir, et l’on comprenait que même il s’efforçait de penser à des choses très lointaines. On arriva au terme de cette longue promenade.
Le fort Lamotte a été construit jadis pour défendre Lyon contre l’attaque possible d’une armée étrangère. Plus tard il fut considéré comme une citadelle dominant le grand faubourg de la Guillotière, où bouillonnait alors, où sommeille maintenant, une population grave et violente. A cette époque, son enceinte assez vaste fut couverte de casernes, qui abritent encore aujourd’hui un régiment d’infanterie et un bataillon de chasseurs à pied. Toutefois ses bastions, ses remparts à la Vauban n’ont pas été détruits. Ils servent à séparer la congrégation militaire qui l’habite de l’agglomération civile qui l’entoure et, pour ainsi dire, l’assiège. L’air d’ailleurs y est pur, et, des fossés profonds rendant la surveillance plus facile, les hommes y sont défendus contre les tentations. On ose bien sauter un mur, mais un rempart haut de dix mètres… Les soldats y peuvent seulement rêver sur les glacis. C’est plus sain pour eux et pour la société.
Dieutegard franchit la grille sans saluer le poste. Ses gardes lui en firent des reproches, avec cette espèce de timidité inquiète des simples soldats qui craignent souvent d’être punis eux-mêmes, ou du moins mal notés, pour les fautes que commet leur voisin. Alors l’aveugle porta la main à son képi, en s’excusant. Après la première cour, où sont les casernes des chasseurs à pied, la côte est assez raide. Il butta fort naturellement à la montée. Devant les bâtiments du 75e de ligne, le major Roger l’attendait en causant avec quelques officiers. Et des sous-officiers aussi étaient là, en assez grand nombre, rieurs, empressés et déférents.
— Il joue bien son rôle en tout cas, dit l’un d’eux.
— Vous savez, dit le major Roger, que je proteste contre cette expérience.
— Protestez tant qu’il vous plaira, dit un capitaine. L’homme n’est plus à vous, il est inscrit à ma compagnie, et… vous avez déclaré qu’il y voyait. Donc…