Et toujours, au fond du fossé, les pierres, la flaque d’eau, les fragments de boîtes de conserves, brillaient d’un éclat insupportable.

— Droit devant vous !

Les deux soldats, gauches et un peu pâles, remirent Dieutegard dans l’axe du sentier. Et cette fois il marcha !

Ses lèvres se retroussaient sur ses dents. Il eut un instant la physionomie bouleversée. De l’expression sur cette face raidie et morte depuis si longtemps ! c’était comme si un portrait devenait vivant, par un étrange miracle, à mesure que la peinture s’en écaille… Et il marcha. Ce n’est pas long, dix mètres ! c’est douze ou quinze pas, même des pas d’aveugle.

… Un, deux, trois, quatre… Dieutegard, en avançant, reprenait sa figure inexpressive et blanche. Cinq, six, sept, huit, neuf… Il continua sans hésiter vers le vide… Dix, onze, douze, treize…

— Assez ! cria Lecamus qui étouffait. C’est idiot, arrêtez-le !

Quatorze, quinze… Le quinzième pas mit Dieutegard au-dessus de l’abîme, et il disparut, sans un cri, dans un grand et farouche silence. Tout le monde courut.

— Le filet était solide, dit le capitaine au major Roger. Il n’y a pas de crainte.

Mais il courait comme les autres. On avait fixé, sur des étais attachés dans la casemate, dont les meurtrières s’ouvraient dans les murs même du rempart, un filet vaste et solide. En vérité, on avait réglé ça comme au cirque, ainsi que l’avait dit le sergent. Et Dieutegard était là, intact et tranquille, couché sur ce lacis de cordes menues.

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