Quelques minutes plus tard le major et Dieutegard étaient seuls, face à face, dans le bureau d’un sergent-major. Et le médecin, debout, presque tremblant, tant il avait les nerfs secoués, semblait plus ému que son patient. Assis sur une chaise, les deux mains sur les cuisses, celui-ci souriait très doucement. Le commandant Lecamus avait beaucoup insisté pour qu’il prît un cordial réconfortant… « un bon verre de rhum, ou quelque chose comme ça ». L’homme avait refusé poliment, mais sur le ton d’un égal.
— Écoutez, dit le major. Vous venez d’être l’objet d’une expérience très rude Vous devez sentir, à sa rudesse même, que c’est la dernière. J’ai laissé faire parce que je voulais savoir la vérité, parce que c’est mon métier, mon devoir, ma passion de la savoir. Maintenant je vais demander votre renvoi devant la Commission de réforme. Vous n’ignorez pas que votre passage devant cette Commission est une pure formalité, qu’on acceptera sans discuter les conclusions de mon rapport : Mise en congé numéro 2, c’est-à-dire sans indemnité, du soldat Dieutegard, pour infirmité contractée avant l’entrée au service. Ce rapport, le voici, je l’avais préparé d’avance. Je le signe devant vous. Seulement, j’ai quelque chose à vous demander. On vous a soumis à une surveillance qui est allée jusqu’à la persécution, c’est possible. On vous a fait subir une terrible épreuve, je le reconnais. Eh bien, maintenant, croyez-vous… croyez-vous à ma parole ?
Dieutegard réfléchit et répondit simplement :
— J’y crois.
— J’en étais sûr, continua le major avec une égale simplicité. Je vous jure donc que, quoi que vous me répondiez, rien ne sera changé aux conclusions de mon rapport. Dans deux jours, à midi, vous serez définitivement réformé. Mais je veux savoir si la science a tort, si les indices qui m’ont fait croire que vous simuliez la cécité m’ont trompé. Vous répondrez ?
— Oui, fit l’homme de la tête.
— Je vous demande donc si vous êtes aveugle.
Alors Dieutegard se leva. Il souriait de plus en plus, indiciblement fier, victorieux. Faisant deux pas, il prit, d’un geste sec et précis, sur la table du serpent-major, un petit livre à couverture bleue que le médecin reconnut d’un coup d’œil : c’était la « Théorie du Service intérieur des Troupes d’infanterie ». Et l’ayant ouvert à la première page il lut sans hésiter, d’une voix froide :
PRINCIPES GÉNÉRAUX DE LA SUBORDINATION
La discipline faisant la force principale des armées, il importe que tout supérieur obtienne de ses subordonnés une obéissance entière et de tous les instants ; que les ordres soient exécutés littéralement, sans hésitation ni murmure ; l’autorité qui les donne en est responsable, et la réclamation n’est permise à l’inférieur que lorsqu’il a OBÉI.
— Assez ! dit le docteur Roger.