— … Tout militaire, poursuivit Dieutegard, doit en toute circonstance, soit de jour, soit de nuit, même hors du service, de la déférence et du respect à ses supérieurs des armées de terre et de mer, quels que soient l’arme et le corps auxquels ils appartiennent.
L’aveugle, le faux aveugle, dont la figure pâle éclatait maintenant d’une quasi-insolence, voulut continuer à lire ; mais le major Roger l’interrompit d’un air si naturellement fier qu’il s’arrêta.
— Ce n’était pas le chef, qui vous interrogeait, fit le major, c’était un homme comme vous, qui vous a donné sa parole de ne jamais se souvenir de ce que vous avoueriez. Il ne faut pas lui rendre son serment trop rude ; parce que… parce que c’est lâche.
Les yeux de Dieutegard devinrent humides.
— Je vous demande pardon, fit-il d’une voix changée, sincère et triste, — une voix vivante. C’est une faiblesse que je ne devrais pas avoir, mais je ne peux pas supporter l’idée de passer pour un lâche !… Tout à l’heure, le filet pouvait casser, et vous avez risqué ou laissé risquer cela, avouez-le, beaucoup moins pour satisfaire votre curiosité scientifique que pour me vaincre. Mais vous étiez presque sûr qu’il ne casserait pas. Moi, c’est la même chose. Si tout le monde faisait comme moi, et en France seulement, sans que mon exemple fût suivi ailleurs, la France pourrait être envahie. Mais le risque me paraît si peu probable que j’ai le droit de le négliger. Et, après tout, si j’ai pu échapper à la servitude militaire, c’est au péril de ma vie.
— Ah ! fit Roger ironiquement, c’est un grand courage ! Et si l’événement que vous ne voulez pas prévoir arrive, vos compatriotes auront à défendre la vie que vous avez prudemment économisée, et celles de vos pareils. Et dire que la France est aujourd’hui le seul pays où les lois et les mœurs permettent de tout dire, de tout penser, de tout écrire ! le seul où, sans perdre sa place et crever de faim, on puisse nier Dieu, non pas dans de gros bouquins que personne ne lit, mais dans des papiers d’un sou ! le seul où n’importe qui prend le droit impunément d’engager le troupeau des hommes à vivre sans maître et sans lois — sans maître, et sans lois, ce troupeau qui n’a pas une pensée à lui : la bonne blague ! — le seul où tout ce qu’on aventure, à outrager les juges et les chefs, les juifs et les chrétiens, la postérité et les ancêtres, les étrangers et les fils du sol, les pauvres et les riches, les rêveurs d’un avenir d’égalité heureuse, et les voyageurs fatigués qui se sont couchés au pied d’une haie et ne veulent plus qu’on y touche, — le seul où tout ce qu’on aventure, je vous dis, c’est d’être décoré ! Ah oui ! une belle patrie, la vraie patrie pour un anarchiste ! Et ça vous est égal qu’on la détruise ! Où iriez-vous après ?
— Alors, dit Dieutegard, pourquoi est-ce vous qui voulez la défendre ?
— Pourquoi ? fit Roger. Eh bien ! même pour ça ! Pour qu’elle désorganise dans l’univers ce qui reste à désorganiser. Et puis pour les vérités, pour les possibilités de vérités qui bouillonnent dans cette chaudière ! Parce que nous sommes les gardiens d’un alambic dont peut-être il ne sortira rien, mais peut-être la pierre philosophale ! Et parce que c’est le pays, je crois, où l’on pense le moins platement.
— Et si mon acte était aussi un ingrédient pour votre alambic ? demanda Dieutegard.
Le major Roger ne répondit pas.