» Elle me donna son adresse, et j’eus le courage d’attendre un mois avant d’aller chez elle : il ne faut jamais avoir l’air de désirer une affaire. Et pendant ce temps-là, j’avais vendu trois de ces dessins vingt-huit mille francs ! Le jour où je gravis les hauteurs de Montmartre, j’avais de la reconnaissance pour cette vieille, en vérité ; j’étais ému. Je me rappelais ses petites mines bien honnêtes, ses révérences, et même son rhume de cerveau. En passant devant une pharmacie anglaise, un sentiment de générosité me poussa à faire l’emplette d’un de ces vaporisateurs qui servent à injecter dans les narines je ne sais quelle drogue adoucissante. J’en eus pour mes cent sous. Je trouvai la veuve qui déjeunait, à midi, d’un œuf à la coque et d’une tasse de café au lait. Et quel logement : un loyer de trois cents francs par an ! Elle me montra ce qu’elle possédait encore, me dit-elle, de l’œuvre de Dayez : eh bien, elle avait mal choisi ce qu’elle m’avait apporté, elle avait choisi à son goût ; ce qui lui restait était bien meilleur. Une centaine de pièces de premier ordre. J’en proposai deux mille francs, et elle me sauta au cou. Alors, je lui offris cette petite chose que j’avais prise chez le pharmacien, je lui en expliquai l’usage, je lui dis que j’avais pensé à elle, et que ça coupait le mal comme avec la main. Ses yeux se remplirent de larmes, de vraies larmes, cette fois. Elle murmura : « Mon Dieu ! mon Dieu ! » Ces vieilles femmes, il n’y a plus personne qui s’inquiète d’elles, elles ne sont pas gâtées, les plus petites attentions les touchent. Elle me prit les mains, elle les baisa. Je vis qu’elle cherchait, elle aussi, quelque chose à me donner, en retour. Et à la fin, se décidant, elle alla chercher dans une commode, au-dessous de son linge, une dizaine d’autres dessins.
» — Il y avait aussi ceux-là, me dit-elle. Ce sont ceux que mon mari aimait tout à fait. J’avais voulu les garder en souvenir de lui, mais prenez-les. Oh ! Je vous en prie, prenez-les !
» Et je les ai emportés pour lui faire plaisir ! Mon vieux, j’ai fait près d’un million, avec les dessins de Dayez. Ils ont été mon crédit, mon fonds. C’est avec eux que j’ai pu partir pour les grandes affaires.
— Mais la veuve, demanda le petit docteur Lévy, — il n’était pas comme les autres, dans toute cette histoire, il ne s’était intéressé qu’à la veuve : sans doute, il n’avait pas compris. — Qu’est-ce qu’elle est devenue ?
— C’est peut-être le plus beau de l’affaire, expliqua Wilden. Schœnebaum m’a dit qu’elle habite maintenant une maisonnette à Clamart, avec un jardin grand comme un mouchoir de poche par derrière. Ça ne coûte pas plus cher qu’une chambre à Paris… Et un bienfait n’est jamais perdu : chaque automne, elle envoie à Schœnebaum ses dernières roses, et un panier de poires de son unique poirier.
Le petit docteur Lévy rougit, voulut dire quelque chose, balbutia, se laissa couper la parole par madame Gonzalès-Herrera, qui trouvait l’aventure adorable, et quelques instants plus tard, s’évada silencieusement. Son grand cœur charitable lui pesait dans la poitrine. Plus que cela, il souffrait dans cet immense appétit de justice, dans cet instinct de revendication qui, au cours des siècles, a fleuri comme une plante douloureuse dans l’âme d’Israël persécuté. Pour Fauli, il haussait les épaules. C’était ça que son gendre croyait le commerce, le grand commerce, les grandes affaires ! C’était son idéal, c’était sa jalousie de ressembler à ce Schœnebaum, de réussir un coup comme le sien, en roulant une pauvre femme ou un pauvre diable ! Non, non, ce n’était plus un juif, ce n’était plus un vrai juif. Son beau-frère Fischer, que Fauli regardait avec méfiance, l’était resté bien davantage, il fallait lui rendre cette justice. Fischer faisait tous les jours la même chose, avec rigueur, avec acharnement. Il avait conservé de l’ardeur, de la générosité. Bien moins riche que Fauli, il était donnant, quand il s’enthousiasmait d’une œuvre ou d’une cause. Mais lui, ce Wilden, trois générations déjà de juifs parisiens dans sa famille l’avaient aveuli, énervé, rendu semblable à la masse des Parisiens. Fauli ne disait pas à tous les Français ; il avait longtemps fréquenté la province, au temps où il organisait ses usines de Picardie, il méprisait sa timidité, sa mesquinerie en affaires, mais rendait hommage à son honnêteté, à sa volonté âpre et patiente, à la rigidité de mœurs de sa bourgeoisie. Wilden n’était plus bon que pour le plaisir, il attendait la fortune de la chance, du hasard. Il n’était rien, rien, rien ! Et ce néant était le mari de sa fille. Sa décision de s’en débarrasser, même malgré elle, s’enracina. Il fut à cet égard, quand il reçut son gendre le lendemain, aussi net et tranchant qu’un coup de serpe : il lâcherait les cent soixante-dix mille, mais pas avant d’avoir vu commencer la procédure de l’instance en divorce. Jacques ne protesta que juste ce qu’il fallut pour montrer de la délicatesse. Il put même, sans en avoir l’air, réserver l’avenir. « De quel droit, demanda-t-il, avec une indignation qu’il sut maintenir dans les bornes de la déférence, voulez-vous séparer deux cœurs qui s’aiment ? Cela est immoral ! » Toutefois Fauli, quel que fût son degré bien supérieur de subtilité, ne soupçonna rien : sa clairvoyance, ainsi qu’il arrive même à de plus grands génies, se laissa momentanément obscurcir par la violence de ses espoirs.
Dans ces circonstances il regretta plus vivement encore que de coutume la perte de la mère de Berthe, bien qu’elle ne lui eût donné que cet enfant, une fille ! Madame Fauli avait été pour lui une épouse selon Dieu, elle avait toutes les vertus et tous les dévouements. Et combien ce dévouement lui eût été utile à cette heure ! Il ne cessait d’y penser. C’est à elle que les convenances eussent imposé le pénible devoir d’accomplir le tour de la parenté et des amis les plus intimes pour annoncer la grande et regrettable nouvelle : « Hélas ! vous en savez peut-être déjà quelque chose, il vaut mieux en parler franchement : notre pauvre Berthe est obligée de demander le divorce ! » Et les femmes s’entendent, beaucoup mieux que les hommes, à dire là-dessus ce qu’il faut dire, accusant par des sous-entendus, bien plus que par des imputations directes, l’indignité du conjoint coupable. Enfin, puisqu’elle n’était plus, il se résigna mélancoliquement à la mission qui lui incombait, car Berthe avait déclaré fort nettement sa décision de ne pas bouger. Fischer accueillit l’information qui lui fut dispensée avec une sorte d’indifférence allègre. Selon lui, d’après les fortes paroles du conventionnel François de Nantes, « le divorce est le Dieu tutélaire de l’hymen ». Il est de plus une conquête de la France démocratique, et une institution qui embête les cléricaux. Il ne lui était donc pas désagréable, pour ces motifs de valeur générale, que sa nièce en fît usage.