Madame Fischer fut moins enthousiaste. Wilden, comme à presque toutes les femmes, lui était sympathique. De plus, n’aimant point les nouveaux visages, elle prévoyait qu’il était inévitable que Berthe se remariât, à moins qu’on ne consentît à l’abandonner aux aventures : le monde, bourgeois au meilleur sens du terme, où vivaient les Fischer l’eût difficilement supporté. Juifs et chrétiens y avaient encore le respect de certaines conventions ; les ménages y sont ordinairement unis, les scandales rares. Ainsi la chose serait mal vue par son entourage, dont elle partageait l’antique morale : les écarts d’un mari sont un malheur sur lequel sa femme doit fermer les yeux le plus longtemps possible. Fauli lui paraissait donc avoir pris une décision imprudente. Était-il du moins bien sûr du consentement de sa fille ? N’avait-il pas à craindre une réconciliation qui le brouillerait avec elle ? Sans rien connaître des intrigues en cours, elle distinguait, on le voit, l’avenir de plus loin que cet homme d’affaires, qui se croyait si fort. Mais Fauli lui ferma la bouche d’un mot : « Wilden ruinerait Berthe ! Tu ne sais pas ce que je sais ; dans un an, le ménage serait sur la paille. » Il n’en dit pas plus, mais cela suffit : madame Fischer accepta la solution. Seulement, bondissant avec une rapidité féminine aux conséquences les plus éloignées : « Qui prendra la place de Jacques ? Tu ne vas pas laisser ta fille comme ça, veuve sans l’être, n’ayant pas d’enfant, ni même, du moins c’est ce que tu espères, le souvenir d’un mari à regretter ? Et à son âge, et sachant de l’amour tout ce qu’en peut avoir appris une femme ? » D’ailleurs cette pensée, qui ne lui apparut qu’au moment où elle la formulait, l’amusa plutôt, lui fit entrevoir ce divorce d’un œil plus favorable : il faudrait chercher « quelqu’un » pour Berthe, cela devenait intéressant.
Fauli trancha ces projets, ébauchés dans un éclair, en répliquant d’un air assuré :
— Ne t’inquiète pas de ça, j’y pourvoirai !
La vérité est qu’il n’y avait jamais songé encore. Il était père ; dans son hostilité contre son gendre entrait une part de jalousie paternelle. Et il n’avait pas réfléchi qu’en effet il faudrait bien un jour remplacer ce gendre par un autre.
Cependant cette hypothèse, qu’il ne pouvait s’empêcher de reconnaître légitime, ne manqua pas de le préoccuper. Il était clair qu’il faudrait de nouveau un mari à sa fille, d’autant plus que lui, Fauli, ne voulait pas mourir sans avoir bercé ses petits-enfants sur ses genoux : c’est encore là une des injonctions de l’Éternel. Mais qui, alors, qui ? Cherchant dans ses relations, il ne découvrait personne qui méritât le bonheur d’être l’époux de sa fille, et l’avantage, également incontestable, d’hériter de lui. Ce n’est point qu’il désirât que Berthe acquît par son mariage une fortune égale aux biens qu’elle posséderait un jour. Il se pourrait que ce souci « d’un bel établissement » pour les filles et les fils soit moins général dans la bourgeoisie israélite que dans la chrétienne. La vénération que nourrissaient encore leurs plus proches aïeux pour les études théologiques, le respect qu’ils éprouvaient pour ceux qui s’y livrent, fussent-ils pauvres et dénués de tout, se sont transformés chez leurs descendants en un culte assez désintéressé de l’intelligence, du talent, du succès, de quelque sorte qu’ils soient et où qu’ils apparaissent : Israël, par la fatalité même des persécutions, est une démocratie !
Donc Fauli, en réfléchissant, estima d’abord qu’en effet sa sœur pourrait lui être de quelque secours. Puis il secoua la tête. Par un hasard détestable, et en vérité peu ordinaire, il ne se trouvait, dans les relations des Fischer, autant qu’il s’en pouvait souvenir, aucun jeune juif en âge d’épouser sa fille. Cependant il se promit d’interroger le ménage : sa sœur lui avait semblé là-dessus toute prête à des suggestions, ou à des enquêtes. Rien n’était donc perdu. Et de nouveau il se répéta, pour chasser ce souci importun : « Nous avons le temps ! »
C’est sur ces entrefaites qu’il reçut la visite de Baër, le grand violoniste et compositeur Uriel Élisée Baër. Ce musicien sémite, long, pâle, maigre, parfaitement laid et de physionomie captivante, penche perpétuellement sur son épaule droite, comme s’il eût tenu encore son instrument, une tête aux cheveux trop longs, mais magnifique d’expression passionnée. Venu pauvre, affreusement pauvre et totalement ignoré, vingt ans auparavant, du fond de sa Pologne, il avait à cette heure la notoriété la plus éclatante, presque la vraie gloire, et une assez belle fortune. Comme la plupart de ses coreligionnaires, Fischer avait un goût instinctif de la musique, et appréciait de plus en Baër les deux qualités qu’il estime le plus au monde : une volonté indomptable à faire toujours la même chose, dans le même sens, jusqu’à ce qu’il ait réussi ; et une ardeur désintéressée qui sans cesse le pousse à s’occuper du sort des juifs de Russie et de Pologne, dont il n’a pas oublié l’atroce situation, jadis partagée par lui. C’est cela surtout qui l’avait mis en rapports avec Fauli. Et pourtant « désaffecté » de sa religion autant qu’on peut l’être, autant que Wilden ou les Fischer eux-mêmes, ingénument francisé, avec cette plasticité de sa race qu’il reconnaissait sans consentir à la blâmer. Chez lui, il y a un côté pour l’apostolat sémite, un côté pour le Français. Il s’imagine savoir pourquoi, trouvant la chose toute naturelle. Il est Français parce que c’est en France que, pour la première fois, il a connu le bonheur, la liberté, et qu’on l’a traité en homme comme les autres hommes. Et il reste juif parce qu’il y a des juifs malheureux.
Il venait encore une fois solliciter la signature de Fauli pour une nouvelle protestation en faveur des juifs de Lithuanie. Fauli l’inscrivit sans discuter à côté de celle du compositeur Uriel Élisée Baër.
— C’est un nom plus connu que le mien, dit-il en souriant.
Baër fut touché. Il était encore assez jeune pour être sensible à la flatterie, et l’aimait.