— Cher monsieur Baër, interrogea Fauli sans aucune transition, vous n’avez jamais songé à vous remarier ?


Baër était veuf, depuis quinze ans, d’une petite Française qu’il avait très légalement épousée à la mairie du IVe, au moment de sa plus grande misère. Une ouvrière, un de ces jolis êtres instinctifs qui fleurissent par milliers dans nos quartiers populeux. Elle l’avait soutenu, nourri de son travail, et puis était morte d’épuisement, de tuberculose, juste à l’heure où l’aube commençait de luire. Uriel gardait le culte sentimental de cette humble Parisienne, adroite et brave. Ses sens et son cœur conservant le goût de cette affection si sincère, il se disait que, après bien d’autres expériences, il n’avait jamais rien rencontré qui la valût. Il se souvenait du jour où, dans leur chambre du vieux Marais, ils venaient d’atteindre la limite du dénuement. Ce logis dévasté n’était plus guère meublé que de son indestructible espoir à lui, de sa présence à elle.

— Qu’est-ce que ça fait, Angélique, qu’est-ce que ça fait ! dit-il. Ebstein m’a juré qu’il me ferait avoir une audition au Beaumarchais. Tu sais, ce grand journal ?… Quand j’aurai eu mon audition…

On ne voyait plus rien, dans la pièce, que la boîte à violon, une table en sapin couverte de cartonnages coloriés, une chaise de paille, un vieux fauteuil doublé d’une molesquine déchirée, et le lit, qui avait pris un air très pauvre et bien vilain depuis qu’Uriel avait retiré par pleines poignées, pour la vendre, la laine du matelas. Il aurait bien aussi vendu le fauteuil, s’il en eût valu la peine. Mais Baër ne l’avait payé jadis que cinq francs à son coreligionnaire, le brocanteur de la rue des Jardins-Saint-Paul, et il connaissait assez les principes du commerce pour savoir que, par conséquent, il n’en retirerait pas quarante sous ; et puis Angélique s’y asseyait quand elle se sentait le dos par trop fatigué d’avoir collé durant des heures, penchée sur la table, ses éventails à quatre sous la douzaine : de ces petites choses de carton qui représentent un pierrot lunaire, ou bien une danseuse, ou bien une bergère Watteau.

Uriel ajouta d’un air triste :

— Je ne puis pas vendre le violon, mais l’habit noir ?

Jusqu’à l’âge de seize ans il n’avait jamais parlé que l’Yiddisch, le patois des juifs de l’Europe orientale, où l’allemand se mêle de quelques mots hébreux ; et sa bouche, accoutumée à ce langage, zézayait un peu en prononçant le français.

Angélique répondit, tout son courage et tout son bon sens de petite Parisienne au bout des dents :

— On ne peut pas vendre l’habit. Avec quoi jouerais-tu du violon ?