Cette parole était profonde. L’habit noir est l’uniforme nécessaire d’un musicien, un instrument de travail presque au même titre que son véritable instrument. Mais Uriel éclata de rire franchement, malgré sa misère, à cause de la bizarrerie de cette phrase, qui ramassait d’une manière si imprévue une si grande vérité. La race dont il descend a gardé, à travers ses tribulations, un sens très vif et libre du comique des choses, qui vient peut-être de son étonnante énergie, de sa conviction enracinée que toute lutte fermement conduite finit en triomphe…
Angélique poursuivit :
— Garde l’habit. Quand on a un habit, on peut jouer dans les orchestres des cafés.
— Jamais ! répondit Uriel d’une voix sèche. Je t’ai dit de ne jamais me parler de ça.
Il savait qu’il était un artiste. Il savait aussi qu’il y a des abîmes d’où l’artiste le plus vigoureux du monde ne sort pas, des tâches qu’il doit toujours refuser. Il faut savoir passer à côté du pain qui s’offre pour avoir l’or et la gloire, plus tard. Angélique avait plus de résignation et de simplicité, mais n’était ni de sa race, ni de son art : elle ne pouvait pas comprendre. Pour se faire pardonner sa dureté, et surtout l’oublier lui-même par un plaisir, Uriel, se penchant, l’embrassa dans le cou, près de l’oreille. Puis il dit :
— Je vais aller voir Ebstein pour savoir où nous en sommes, de cette affaire d’audition au Beaumarchais !
Dans la rue, le souvenir des cheveux d’Angélique, couleur d’espoir et d’or, et qui sentaient l’amour et la jeunesse, le poursuivit longtemps. Uriel avait toujours une petite surprise à constater que c’étaient de vrais cheveux ! Les femmes mariées, dans les familles juives de son pays, portent perruque, ayant eu la tête rasée dès le jour de leurs noces. Et Angélique était sa femme légitime ; il l’avait épousée, non pas, il est vrai, à la synagogue, sous le dais sacré, mais à la mairie, tout simplement. Il lui devait ça, puisqu’elle l’avait aidé à vivre depuis des années ; et elle était jolie, et il l’aimait, et elle était sa propriété, la chair de sa chair. Cependant elle ne s’était pas coupé les cheveux, et c’était une infidèle ! Uriel s’émerveillait à certains jours, avec un peu de remords, de tous les changements qui s’étaient opérés si vite en lui. Telle est la puissance de la douceur française ! On n’avait rien exigé, de lui-même il avait oublié sa famille, ses mœurs et sa foi. Il arrivait pourtant qu’au crépuscule, quand il s’exerçait sur son violon, dans la petite chambre, il se souvenait tout à coup : « Mais c’est le moment de la mincha, la prière de cette heure. » Il se souvenait, et ne disait pas la mincha ; et il se sentait d’un autre peuple, presque d’une autre religion et d’une autre race, le soir, devant Angélique couchée, dont les yeux lui disaient : « Viens ! »
Quand il reparut, quelques heures plus tard, il avait les yeux brillants de joie.
— C’est jeudi prochain, dit-il, jeudi prochain, l’audition au Beaumarchais ; tout est arrangé.
Son esprit se précipitait tout entier vers un grand et magnifique espoir. On allait savoir ce qu’il valait ! Et il était sûr de ce qu’il valait. Il avait entendu les autres et ce n’était pas la même chose ; il ferait comprendre, il ferait aimer ce qu’il aimait ; il y avait des espaces musicaux où personne n’était allé encore, et où il conduirait les âmes, par des chemins sublimes, des chemins impossibles, excepté pour lui.