Angélique interrogea :

— Et vivre, jusqu’à jeudi ?

Il eut un geste d’insouciance. On vivrait. Est-ce qu’on meurt ? On vivrait jusqu’à jeudi. On vivrait ensuite une éternité, une joyeuse, somptueuse, glorieuse éternité. Il prit son violon… La petite Angélique ne comprit pas tout ce qui était beau, ni pourquoi c’était beau, mais elle sentit que c’était beau, jusqu’au fond de son âme. Et elle dit tranquillement :

— On vivra, bien sûr.

On vécut. Le jeudi, pour deux heures, elle lui trouva une chemise parfaitement blanche, un nœud immaculé, et l’odeur du fer chaud qu’elle passa sur l’habit lui fut délicieuse. Ebstein vint chercher Uriel, qui emporta son violon comme il eût soulevé le monde avec son ciel, ses monts, ses forêts et l’océan.

Il revint la tête dans les nues. Il aurait pu éclairer la chambre avec ses yeux, tant ils jetaient de lumière, il ne sentait plus le sol sous ses pas.

— Je suis célèbre, dit-il, je suis célèbre ! Je ne savais pas quel artiste je suis, je ne savais pas ce que c’est que de sentir l’âme de cinq cents personnes qui vit en vous, vient jusque sur les cordes du violon vous dire : « Oui, c’est cela ! c’est cela ! Il ne peut en être autrement. Tu es dans notre crâne et nous sommes dans le tien ! » Esdaile, le grand compositeur Esdaile, m’a embrassé. Il m’a dit : « Mon enfant, je suis content pour vous. Mais ce n’est rien. Je suis content pour moi comme je ne l’ai jamais été ! » Il a une tête de lion, Esdaile, c’est un lion !

Il répéta encore :

— Je suis grand, je suis célèbre. Je suis Uriel Élisée Baër, le grand violoniste : Uriel Élisée Baër !

Il voyait ce nom prononcé dans toutes les langues de l’univers, télégraphié, illustré, sonore à couvrir, dans les journaux du monde entier, les bruits des guerres, des morts ou des naissances royales, des fortunes et des calamités publiques.