— Oui, dit Baër, j’attendais le geste de cet homme plein d’or. Mais il a continué :

«  — Votre avenir est fait, je m’en charge ; je vais vous faire avoir une audition au Beaumarchais ! »

Et Baër s’était remis à sangloter, en travers du lit. Angélique pleurait à côté de lui.


— Voyez-vous, répondit candidement Baër, qui revivait tous ces souvenirs, et se trouvait à cent lieues d’imaginer que Fauli eût une idée de derrière la tête, voyez-vous, il me semble que, si je me remarie, je n’épouserai jamais qu’une Française.

— Vous ! cria brutalement Fauli, vous ! mais vous êtes fou, mon garçon !

— Vous m’interrogez, je vous réponds… C’est qu’il y a des choses qui vous gagnent, dans ce pays, on ne sait comment, et c’est par les femmes qu’on les sent, c’est à travers elles qu’on se met à aimer ce pays. Alors plus tard, on continue… Je ne sais pas bien m’expliquer, ce n’est pas mon métier. Il me semble seulement que ces femmes d’une autre race nous donnent ce que nous n’avons pas. On a besoin de se compléter, de se finir. Nous sommes des sauvages, tout de même, quand nous arrivons de là-bas… Je crois que c’est ça : nos juives nous ressemblent trop, c’est pour ça qu’elles ne me tentent pas, je suppose. Et puis quoi ! Une chrétienne, c’est la conquête. Et difficile ! J’en ai eu, des Françaises, j’en ai eu. Pour un jour ou pour six mois. Mais pas une n’a eu l’idée que je pourrais faire un mari : un juif, vous comprenez ! Et c’est cela qui serait beau, pourtant, c’est cela qui serait la suprême satisfaction, la preuve de l’égalité acquise entre nous et eux. Quelquefois, je me dis qu’une de mes élèves…

Dans ces conditions, Baër n’intéressait plus du tout Fauli. Il l’indignait et l’inquiétait.

— Vous parlez comme un artiste, fit-il impatiemment, vous n’avez pas le sens commun ! Vous croyez que le mariage, ce n’est que l’association durable d’un homme et d’une femme. C’est ça, oui, c’est ça : mais c’est aussi le contact de deux familles. Allez voir un peu si une famille juive accepte facilement un chrétien, et si la famille chrétienne n’est pas sans cesse choquée par le juif. Non, non, ce n’est pas possible ! Il y a des exemples : presque tous sont funestes.

Et bourrelé tout à coup d’une inquiétude qu’il repoussait avec horreur :