— Et les juives, pensez-vous qu’elles épouseraient volontiers un chrétien ?

— Encore bien plus. Toutes les femmes veulent monter, et elles ne peuvent monter qu’au point de vue mondain. Épouser un chrétien, pour elles, alors, c’est monter. Il n’y a pas à dire…

Cette conversation laissa Fauli profondément rêveur. S’il en avait été temps encore, il se fût peut-être décidé à garder Jacques Wilden pour gendre. Mais il était trop tard. Le procès était en cours, et c’était une habitude enracinée, chez cet homme inflexible, de toujours vouloir aller jusqu’au bout d’une entreprise, une fois commencée.


On ne vit jamais une instance en divorce suivre son cours d’une façon plus calme et régulière : il n’en faut donner qu’une preuve. Personne, au Palais, même parmi les jeunes stagiaires dont c’est l’unique besogne de publier certains petits échos dans certaines petites feuilles, ne put se douter qu’il y avait dans cette affaire une combinaison, des dessous anormaux, et par conséquent une intéressante possibilité de scandale. Ce fut le silence, le silence absolu, honorable et plat, entretenu, au lieu d’en être troublé, par les actes judiciaires indispensables. L’impression générale fut qu’il s’agissait d’une rupture entre gens très bien élevés. Les gens bien élevés sont ceux qui savent tout faire sans qu’il y ait jamais de quoi rire ; et ceci fut avantageux à Jacques Wilden, dont les amis constatèrent une fois de plus qu’il avait véritablement du tact, ainsi qu’à l’excellente réputation de M. Fauli et de mademoiselle Fauli, ci-devant épouse de M. Jacques Wilden. Tous se montrèrent parfaits.

Bien entendu, ce divorce devait être prononcé aux torts du mari : à quoi M. Jacques Wildenberg, dit Wilden, s’était prêté de la meilleure grâce du monde. Il avait même déclaré qu’il se mettait à la disposition de la partie adverse pour laisser constater contre lui le flagrant délit d’adultère, où et comme on voudrait. Rien ne lui eût paru plus amusant. Mais son avocat parvint à l’en dissuader. Ce procédé, dit-il, a quelque chose de grossier qui n’est plus dans nos mœurs. Son défaut d’élégance répugne à nos délicatesses contemporaines et d’ailleurs il est absolument inutile de se pousser à cette extrémité. Il suffit que le mari abandonne à l’indiscrétion de sa femme quelques lettres de nature à ne laisser aucun doute sur un écart de conduite constituant une injure grave à l’égard de celle-ci. Me Silversmith, en homme d’affaires expérimenté, gardait toujours à cette intention, par devers lui, un jeu de correspondances qu’il est facile de faire copier par une personne d’une bonne volonté si grande qu’elle avoue ensuite, dès que cela est nécessaire, toutes les inconvenances que révèlent ces lettres. « Si vous voulez y jeter un coup d’œil, ajouta-t-il, vous verrez qu’elles ne sont pas trop mal écrites.

— Ne vous mettez pas en peine, répondit Jacques, je puis m’épargner ces frais : rien ne m’est plus aisé que de vous fournir tout ce qu’il faut !

Il avait donc produit une correspondance qui jetait la plus aveuglante lumière sur la nature de sa culpabilité, sur le lieu du crime, un petit rez-de-chaussée du côté du boulevard Haussmann, et sur la date de ce crime, prouvée postérieure à son mariage par les quittances de loyer. Il alla jusqu’à permettre qu’une enquête privée découvrît assez facilement le nom de sa complice, qui pourrait être appelée en témoignage. C’était, ajouta-t-il, une aimable fille à qui cela ne nuirait en rien. Enfin Berthe fut mise au courant, le plus délicatement qu’il se put : qui veut la fin veut les moyens. D’ailleurs les empressements de Jacques à son égard lui devaient être un sûr garant de l’insignifiance de toute cette affaire. Et Berthe, en effet, ne marqua point d’indignation, ni trop de répugnance. Elle était comme toutes les femmes, dont l’éducation, depuis des siècles innombrables, eut pour effet de les persuader qu’elles sont essentiellement différentes des hommes, qu’elles n’ont ni les mêmes devoirs, ni les mêmes droits, et ne peuvent commettre les mêmes péchés. Berthe aurait considéré comme l’acte le plus vil, et la pire ignominie, de tromper son mari par hasard, sans amour, en cinq minutes, avec un homme qu’elle ne connaissait pas ; et elle eût, au contraire, envisagé une liaison sérieuse, avec un amant de son choix, comme une chose assez naturelle. Mais, inversement, elle eût profondément souffert d’apprendre que Jacques avait une maîtresse, et l’aimait, tandis qu’une aventure, une passade avec une fille, lui paraissait un événement tout à fait négligeable. Rien, si l’on y réfléchit, ne justifie cette manière de voir, et c’est pour cela qu’il la faut ranger parmi les conceptions morales : la morale, ce sont les règles de conduite auxquelles on obéit sans savoir pourquoi. Elles vous apparaissent comme des injonctions venues du dehors, peut-être d’en haut, en tout cas comme des ordres dictés par une société impérieuse.

M. Fauli avait, d’ailleurs, admirablement arrangé les choses : à la date prévue pour le constat de flagrant délit, les créanciers de M. Jacques Wilden devaient recevoir le tiers de leur créance ; après l’échec des préliminaires de conciliation, un autre tiers ; enfin, après le prononcé du divorce, le reliquat. Et comme le ménage, après les délais légaux indispensables, comptait se remarier, Jacques n’avait fait aucune opposition à ce règlement de comptes.