« C’est une petite femme très honnête », songea ce magistrat.
Jacques ne lui fit pas non plus mauvaise impression.
« C’est un très joli homme, pensa-t-il, un peu faible, paresseux, pas méchant ; et sa femme est assez jolie pour qu’il l’aime encore. C’est donc elle qui boude, et elle est trop jeune et trop sincère pour bouder longtemps. Ou alors… »
Il ne se formula pas sa pensée à lui-même, mais il était trop vieux magistrat pour ne pas savoir qu’il y a des divorces qui sont des affaires. M. Aubriot réserva son opinion.
Il débuta par les choses qu’on dit toujours parce qu’il faut les dire. Elles font partie du rituel : que si la loi a rendu ces préliminaires de conciliation obligatoires, c’est que, bien souvent, on a vu des époux, qui se croyaient séparés par les différends les plus douloureux, les torts les moins pardonnables, s’apercevoir qu’un sentiment d’indestructible affection subsiste au fond de leur cœur ; que le premier amour, chez une femme, laisse des souvenirs profonds, qu’il en connaissait, comme magistrat ayant reçu bien des confidences, des preuves fort touchantes ; enfin que, malgré tout, dans le monde des gens bien élevés, le divorce inflige encore, à ceux qui y ont recours, une diminution du statut social.
— Vous êtes, madame, ajouta-t-il, retrouvant, à s’échauffer, un plaisir qui lui inspira de la galanterie, vous êtes charmante. Vous êtes, de plus, cela se voit tout aussitôt, une très honnête femme. Vous ne divorcez pas pour courir à d’autres amours ou à de tristes aventures. J’en suis convaincu, je n’ai qu’à vous regarder. Oubliez donc une injure qui est grave, à la vérité, selon la loi ; mais si légère, selon les faiblesses masculines ! Votre mari, j’en suis persuadé, la regrette aujourd’hui profondément.
Berthe avait l’air très ému, et elle l’était, en effet, à la surface de ses sentiments. Car toutes les femmes sont émues lorsqu’on leur parle avec gravité. Le sens des mots n’y est pour rien, c’est une action que produit sur elles, presque toujours, le son d’une voix mâle. C’est aussi que, les hommes n’employant jamais les arguments à quoi elles pensent, elles ne trouvent plus rien à dire. Et alors, si elles ne se mettent pas en colère, elles demeurent troublées. De plus, comme Berthe aimait son mari, et que justement elle considérait, comme le disait M. Aubriot, que la faute de Jacques n’avait aucune importance, elle ne trouvait rien à répondre. Voilà pourquoi son pied gauche s’agita fort nerveusement. Puis elle regarda son mari. Mais il était aussi embarrassé qu’elle. Cependant, il se crut obligé de dire :
— Certainement, je regrette… le hasard, les relations, les entraînements… Quelquefois, dans les affaires !
Jacques bafouillait. Il n’y avait pas de doute possible, il bafouillait horriblement. En même temps il regardait sa femme d’un air inquiet, comme pour dire : « Ne cède pas ! Moi, qu’est-ce que tu veux que je réponde ? »
Elle eut alors une si jolie envie de rire que sa figure très fraîche en prit l’aspect le plus triste et même le plus furieux. Elle en profita pour dire :