— O père, murmura-t-elle, que tu es bon !
Il répondit gravement :
— Je paierai, oui. Mais crois-tu que je sois si riche ? Il faut du temps, je prendrai des arrangements, j’étagerai les échéances. Seulement, c’est à une condition.
— Ah ! dit Berthe, qu’importent les conditions ! Tout ce que tu voudras.
Elle s’attendait à voir son père exiger que Jacques lui laissât surveiller ses affaires, contrôler ses opérations, et considérait déjà, en femme énergique et raisonnable, les avantages de la combinaison. Mais Fauli continua :
— Mon enfant, je vais te faire beaucoup de peine ; il faudra divorcer.
— Divorcer ! mais j’aime Jacques, père, je l’aime plus que jamais.
— Réfléchis, insista le vieillard. Tu es de mon sang, tu dois comprendre. Je paierai pour que ma fille ne porte pas le nom d’un failli, c’est entendu. Mais si tu ne divorces pas, ton mari aura fait dans six mois d’autres sottises que je ne pourrai plus payer, et que je ne paierai pas ! Wilden manque de chuzbah !
La chuzbah, c’est l’esprit d’entreprise, l’audace, ou même l’aplomb, tout ce qui sert à réussir. Le vieux Fauli ne voulait plus d’un gendre qui n’avait pas cette qualité, aussi nécessaire à un homme de nos jours que le courage militaire ou les muscles à un chevalier du moyen âge. Le divorce n’était pas non plus pour lui une institution neuve, peut-être antisociale, en tout cas de réputation douteuse : sa loi ne l’a jamais entouré de difficultés légales, elle n’y a jamais vu que la rupture naturelle d’un contrat naturel. Enfin, il se considérait comme un homme juste et confondait habituellement la justice avec la théorie des compensations et, pour ainsi dire, de l’expiation. Quand il avait monté la première marche d’un escalier du pied droit, il redescendait cet escalier en partant du pied gauche. Cette attention à mettre de l’équilibre dans les plus petites choses est recommandée dans les livres des vieux écrivains fromm, c’est-à-dire pieux, comme une excellente méthode pour parvenir à ne former que des résolutions d’une absolue sagesse. Il paierait donc les dettes de son gendre parce qu’il aimait sa fille, et obligerait sa fille à divorcer parce qu’il n’aimait pas son gendre. Les choses lui semblaient ainsi parfaitement arrangées.
Mais Berthe, maintenant, pleurait à chaudes larmes. Fauli, pour quelques instants, se sentit attendri. Il avait raison, il était sûr d’avoir raison : la prudence humaine imposait le divorce. Pourtant, causer une peine si rude à son enfant unique, à cette grande fille qui était sa seule affection au monde ! Et puis, il savait qu’on ne convertit pas un blessé, du premier coup, à l’idée d’une amputation. Il affecta d’hésiter :