— Enfin, nous verrons. Je t’ai dit de réfléchir, de parler à Jacques. Qu’il vienne me voir, qu’il m’apporte ses livres, nous causerons. Du reste, demain je lui enverrai une note, cela vaudra mieux.
Il répugnait à prendre une plume le jour du sabbat. La nuit, durant cette conversation, était presque entièrement venue. Sa fille, pour lui donner de la lumière, allongea la main vers le commutateur électrique. Subitement, comme paralysée par une injonction venue des profondeurs de son inconscient, elle la laissa retomber. Fauli eut dans les yeux un éclair de satisfaction.
— Sonne la goyé, petite, dit-il doucement.
On ne doit pas allumer de feu un samedi, et c’est pourquoi il est nécessaire d’avoir des serviteurs appartenant à une autre religion, qui puissent rendre aux fidèles l’indispensable service de frotter une allumette ou d’appuyer sur le bouton d’un commutateur. Berthe s’était rappelée à temps, devant son père, l’antique interdiction rituelle. La joie de Fauli en fut si grande que, malgré l’embarras d’argent qu’il allait s’imposer, il se prit à sourire.
— O père, dit Berthe, espérant profiter de cet instant de faiblesse, attends un peu pour le divorce : nous nous aimons tant ! Si tu savais…
La figure de Fauli se raidit de nouveau.
— Simcha, dit-il, ce que j’ai dit est dit. Va, petite.
Certaines volontés s’imposent si puissamment qu’elles suppriment toute réflexion, toute résistance immédiate chez ceux qu’elles violentent. Ce ne fut qu’en voiture, comme elle rentrait chez elle, que Berthe sentit l’horreur du dilemme où l’enfermait son père. Jacques, énervé par l’attente, avec cette figure froide et fermée qu’ont les hommes dans l’inquiétude, lui cria :
— Eh bien ?
— Nous sommes perdus, mon ami, perdus, dit-elle.