Il sourit. Et puis il pense à autre chose.


« Il faut que j’aille ce matin chez monsieur André, » songe mademoiselle Mangin, en s’éveillant quelques jours plus tard.

Quelle que soit son affection pour le jeune homme, elle se sent envahie d’une immense lâcheté. C’est que le réveil est pour elle un supplice quotidien ; elle se sent prise d’une fatigue affreuse, les reins broyés, les pieds lourds, comme si toute la nuit, au lieu de reposer, elle eût fait sur des pierres dures une étape écrasante. L’acte le plus simple lui paraît alors impossible, elle s’efforce de dormir encore, sans besoin de sommeil, pour échapper au cauchemar de la tâche du jour. Cette fatigue ne l’inquiète pas, tant elle y est habituée, bien que les plus petits incidents de sa vie lui soient d’ordinaire une cause d’anxiété qui se transforme en une idée fixe. Un jour qu’elle s’est piqué le doigt avec une aiguille, elle a été hantée, durant un mois, par l’idée qu’elle allait avoir le tétanos ; elle n’oserait rester debout sur un balcon, persuadée qu’il s’écroulera certainement si elle y met le pied. Sa mince petite âme s’est recroquevillée dans son humble corps, elle vit pour elle, rien que pour elle, dans un besoin naissant d’avarice, entassant un petit trésor de pièces de vingt francs, avec le sentiment vague que ces parcelles de métal jaune représentent une possibilité d’élargissement de sa propre personne, une partie de sa personne même, la plus brillante et la plus belle. Elle les soigne, elle les polit. Puis, à de certaines époques, elle dilapide ce pécule, s’adressant les plus cruels reproches, incapable pourtant de résister à son vice : les parfums. Deux ou trois fois par an, la solitaire s’enivre d’odeurs, en imprégnant son corps, son lit, sa chambre. Alors, elle ne sort plus, passe quelques jours dans une torpeur insouciante et alanguie…

Enfin, mademoiselle Mangin se lève, lasse et triste. Elle s’habille, selon sa coutume, d’une façon à la fois minutieuse et désordonnée. Les différentes parties de sa toilette n’ont pas pour objet, dans son esprit, d’aller ensemble. Elle les a choisies séparément parce que la couleur lui en a paru séduisante ou la forme agréable, mais sans se préoccuper jamais de l’effet produit : erreur presque fatale chez une femme qui a perdu le courage et jusqu’à l’instinct de se regarder dans un miroir, et se détourne même des glaces qu’elle rencontre dans la rue.

Il n’y a pas loin, de la rue Sainte-Anne, où elle habite, à la rue Taitbout. Elle arrive pourtant accablée. Chaque pas lui a coûté un effort, elle a dû « réfléchir » pour le faire, une chaleur pesante engourdit ses genoux ; il lui semble qu’elle va crouler. C’est le milieu d’avril, un joli printemps, un peu frais, et pourtant la sueur perle sur son front. Quand elle a gravi l’escalier, elle se laisse tomber dans un fauteuil.

Elle a l’impression qu’il fait très chaud, trop chaud. Un feu de bois brûle dans la cheminée, et tandis que ses regards errent sur les braises qui crépitent, une grande langueur lui vient.

— Je suis fatiguée, dit-elle. Je vous demande pardon… Ah ! comme je suis fatiguée.

Snyder n’a pas l’air d’avoir entendu sa plainte.

— Vous êtes partie bien vite, l’autre jour, dit-il. Pourquoi ? Dites un peu pourquoi vous vous en êtes allée comme on s’enfuit ?