Il a des prévenances, il a des attentions pour mademoiselle Mangin. Il s’ingénie à lui laisser supposer qu’elle ne lui est pas indifférente. Il exerce l’art flatteur de paraître se rappeler ce qu’elle lui a dit, la dernière fois. Rien n’est plus rare ; presque jamais un homme ne se souvient des paroles d’une femme, à moins que ce ne soit de lui qu’elle ait parlé…

Quelque temps, Amanda demeure timide, nerveuse, d’une méfiance endurcie. A de certains moments, elle est la souris, la souris effarouchée qu’il a toujours vue. A d’autres, elle lui fait penser à un chat dépaysé, qui cherche la porte pour fuir et regagner les aîtres qu’il connaît. Alors, il sourit bizarrement, il constate que c’est déjà autre chose. Pour elle, dans son trouble et sa timidité, elle n’entend pas très bien le sens de ses paroles, n’en garde d’abord que l’impression caressante que cette voix est aimable. Peu à peu, Amanda s’enhardit à écouter ; une curiosité inconsciente lui vient de savoir comment vit un jeune homme, et bientôt, plus particulièrement, ce jeune homme, le seul qu’elle ait jamais connu, qui ait jamais daigné lui parler ; ce qu’il fait, où il va. La féminité rentre dans son âme par la voie de la curiosité. Elle s’intéresse, comme à des romans merveilleux et légendaires, aux récits d’un bal ou d’un spectacle. Elle voudrait bien voir madame Une Telle « qui est si jolie ». Puis, elle réfléchit : « Il est charmant, il est bien intelligent, mais il ne fait rien. » Elle voudrait lui donner des conseils, mais n’oserait. Et comment dépense-t-il son argent ? L’argent joue un rôle important, un rôle de tous les jours, dans la vie d’Amanda, parce qu’il est difficile à gagner ; cette question lui vient donc aux lèvres. Elle ne se décidera point à la poser, mais elle a une préoccupation dans son existence, un souci heureux, en dehors d’elle-même ; et ainsi elle a changé, sans même s’en apercevoir.

Elle revient ; elle revient toutes les semaines. Ces visites, qui jadis lui apparaissaient une corvée, lui sont devenues très douces ; elle y pense longtemps à l’avance. Maintenant elle parle. Ce qu’elle conte, ce sont les incidents de sa vie médiocre, qu’elle explique, allonge, dramatise. Mais surtout sa conversation retourne perpétuellement vers André Snyder. Elle a besoin de connaître l’emploi de ses heures, elle accomplit les travaux qu’il lui a confiés comme une petite fille qui fait une robe à sa poupée, avec une conviction charmée, heureuse tout le jour quand il a dit : « Merci, miss Anda ! » Ce nom nouveau, qui abrège le sien, dont elle a toujours souffert, elle se le répète, elle en fait un chant qui l’accompagne à travers tout. Cependant André, pénétré des suggestions qui se sont installées dans son esprit, cherche et trouve un sens plus direct à tous ses actes, s’habitue à l’idée d’une expérience. Il s’ingénie à jeter mademoiselle Mangin en confidences, il veut découvrir en elle la trace d’une passion ancienne, une amourette au moins. N’apercevant rien, il la juge réticente ou dissimulée. Il ne peut s’imaginer que jusqu’à cet instant ce cœur est resté stérile comme un désert sans eau.

De son existence actuelle, de son séjour comme gouvernante en Angleterre, elle se souvient à peine. Elle n’a même pas gardé la mémoire de sa quotidienne misère ; il est des pays où la pluie est plus fréquente qu’ailleurs, où le ciel est gris, où le vent souffle toute l’année du nord-ouest ; ceux qui y sont nés n’en souffrent pas. La providence veut qu’ils se figurent qu’il en est ainsi partout ; Amanda n’imaginait pas autre chose que ce qu’elle connaissait.

Si, pourtant ! A mesure que son cœur commence de battre dans cette atmosphère nouvelle, voici qu’elle sent accourir, dans le champ de sa mémoire et de sa sensibilité, des souvenirs évanouis qui ressuscitent, la baignent toute dans leur tiédeur heureuse ! Son enfance, toute son enfance qui jaillit et refleurit. Une vieille maison campagnarde, et l’allégresse des grandes familles. Dans un grand jardin qu’habitent de vieux arbres, une rocaille romantique d’où, perpétuellement, s’épanche un filet d’eau ; et la nuit, en été, Amanda l’entendait jaser, comme si cette cascatelle avait eu des histoires à conter aux étoiles. Et, dans cette rocaille, des grottes, des anfractuosités mystérieuses. Il en est une qui abritait, croyait-on, un vieux crapaud. On ne le voyait point, on savait toutefois qu’il était là ; le soir, dans une ombre émouvante, au fond de ce trou, on distinguait ses yeux : deux points d’or dardés sur des yeux d’enfants qui savouraient leur terreur ; et on l’entendait flûter sa plainte longue et triste, sur deux notes, toujours les mêmes. Alors, le frère aîné disait : « Il appelle sa femelle. » Amanda ne comprenait pas, alors, qu’il fût si mélancolique et délicieux à la fois d’appeler ce qui n’est pas venu, et qui viendra. Et il y avait aussi, dans une de ces anfractuosités, un grand arum, poussé là tout seul. Il penchait vers l’eau ses larges feuilles d’un vert lisse, égal, profond ; en juillet jetait vers l’ombre sourde des arbres, au-dessus de sa tête, une seule fleur, une vaste corolle élargie en cornet, avec un pistil d’or, hérissé de pollen, qui avait l’air vivant… Amanda croit en respirer l’odeur voluptueuse. Et c’est à cette heure seulement qu’elle sait que cette odeur était voluptueuse. Or, il lui semble qu’elle est revenue dans ce jardin, avec quelqu’un qui lui en a ouvert la porte — nul de ses frères ou de ses sœurs — quelqu’un dont elle ne voit pas encore le visage mais qu’elle connaît depuis une éternité, qu’elle a toujours connu, et à qui elle dit : « Viens ! Je vais tout te montrer ; mais tu sais déjà… »

Ces choses, comme elle a envie de les dire ! Elle croit les dire et ne les dit pas. Elle ignore que les paroles qui jaillissent de ses lèvres ne rendent pas sa joie, son émotion à retrouver cette joie. Ce ne sont que de très pauvres paroles, où nul ne peut découvrir le trésor qu’elles contiennent. Enfin, un jour, il lui échappe presque une coquetterie. Le miracle s’est fait, la coquetterie se montre humblement, comme une perce-neige ! Quand elle avait quinze ans, à Valenciennes, la ville qui était près de cette grande maison-là, un marchand à qui elle reportait une paire de gants mal faite — c’étaient les pouces qui étaient trop courts — lui a soutenu qu’ils allaient parfaitement. Alors, Amanda lui a dit : « Mais j’ai des yeux, pourtant ! » — « Oh ! oui, mademoiselle, et de bien beaux ! »

Ses yeux ! Elle est humiliée, terrifiée, d’en avoir parlé ! Comment sont-ils à cette heure ? Elle se les rappelle secs et ternis, brûlés par les longues veilles sous la lampe. Elle ignore qu’ils sont redevenus humides, lumineux, qu’ils ont rajeuni, qu’ils sont, en ce moment, des yeux de jeune femme. Snyder, qui n’a jamais perdu son sang-froid, qui continue de jouer légèrement un jeu léger, ne pense qu’à profiter de l’occasion qui se présente. Il murmure gentiment, à demi par politesse, à demi convaincu :

— Ils sont toujours les mêmes !

Elle attendait si peu le compliment, elle pense si peu le mériter, qu’elle en est choquée comme d’un coup dans la poitrine. Elle ne s’en fâche pas, pauvre créature inoffensive et soumise, on a aussi bien le droit de lui adresser des compliments blessants que de lui dire des choses pénibles. Et puis, voilà qu’elle a envie de croire à ce compliment, qu’elle y croit. Elle est épouvantée et bien heureuse ; elle rougit, elle prononce des mots qui n’ont pas de suite, et s’échappe.

— Si Gautrey avait eu raison ! réfléchit Snyder après son départ.