— Vous êtes éloquent, fait Snyder, et je m’imaginerais volontiers que vous croyez ce que vous dites, si je savais que vous pouvez croire à quelque chose. Mais pourquoi n’appliquez-vous pas vos théories vous-même !
Gautrey passe la main sur sa face rude et mal rasée.
— Est-ce que j’ai la tête d’un éveilleur de féminités ? Est-ce que c’est à mon approche que la chrysalide en question frémit, s’émeut, montre qu’elle ne s’est pas entièrement desséchée dans notre tas commun de paperasses ? Vous êtes un brave garçon, mais rudement myope, si vous n’avez pas vu ce qui crève les yeux !
Les deux hommes se sont arrêtés sous le platane géant qui couvre de son ombre le square Louvois tout entier. Quelques minutes encore, sur ce ton romantique et pédant, criant très fort au milieu du meuglement des autos, Gautrey continue, reconstituant à sa manière le caractère de la pauvre fille qui poursuit près d’eux, derrière ces murailles sans fenêtres, son labeur d’animal assujetti ; la montrant honnête, oui, honnête peut-être, extérieurement, mais instruite, mais curieuse ; noyant ses calomnies particulières dans une discussion générale ; violent, cynique. Et puis :
— Vous savez, je vous dis ça comme je vous dirais autre chose.
Et il finit par s’en retourner vers Montmartre, la tête basse, le dos rond, heurtant les gens sans s’excuser, avec un sourire ailleurs, malin et distrait.
— Après tout, c’est bien possible, songe Snyder en s’en allant de son côté ; mais qu’est-ce que cela me fait ?
Cependant l’idée l’amuse.
Chaque semaine, mademoiselle Mangin vient chez lui, apportant son travail, emportant de nouveaux ordres. Il croit et il ne croit pas. Il est vaniteux de lui-même, comme tous les jeunes gens. Mais mademoiselle Mangin existe maintenant à ses yeux, parce qu’on lui en a parlé. En tout cas n’est-ce pas une occasion de se faire la main ? Il n’en est jamais trop. Il se rappelle les jours de sa timide adolescence, où il offrait le bras aux vieilles dames, parce qu’il en avait moins peur que des autres, et qui le trouvaient gentil. La vérité est qu’il a toujours eu de la câlinerie. On le croit bon : il est cajoleur. Les femmes confondent aisément.