Elle répond d’une voix un peu plus vive que de coutume, bien qu’à bouche presque complètement fermée pour assourdir ses paroles, et avec une sorte de hardiesse inusitée, de confiance, saisie du plaisir involontaire, instinctif, qu’on éprouve en présence d’un être vigoureux, quel qu’il soit, animal ou homme, à se rapprocher de lui, comme si l’on pouvait absorber un peu de la force intime qui roule dans ses veines. Celui-là, voici quatre mois qu’elle travaille pour lui ; un jeune homme très convenable, assez riche, qui fait des recherches de critique littéraire étrangère, d’une façon intermittente ; la moitié d’un amateur et la moitié d’un artiste.
— C’est bien, dit-il. Vous m’apporterez cela chez moi, un matin, comme à l’ordinaire.
Il a la voix sûre, paisible et pleine, des gens dont la santé est solide, l’avenir assuré. Et vraiment, n’est-ce pas amusant de vivre, seulement de vivre, de faire ce qu’on veut, de jouer avec les choses, de les prendre, de les palper pour jouir de leur forme, de leurs couleurs, de leur agitation, et voir si les autres hommes qui passent sont en vie comme vous, de la même façon, ce qui serait si extraordinaire ! Snyder n’a point de perversité, mais il s’en croit : c’est qu’il est jeune. Olive Schreiner a écrit : « Les choses ont un côté extérieur qui est joyeux, et une face intérieure qui est solennelle ». De longues années peuvent se passer avant qu’on pénètre jusqu’à cette face intérieure ; il ne l’apercevait pas encore. Peut-être ne la distinguerait-il jamais.
— Je vous félicite, lui dit son compagnon, au moment où ils franchissent les portes de la salle, vous avez fait une conquête.
Le jeune homme se prend à rire. Il est très sincère en protestant qu’il n’en croit rien. D’ailleurs, il n’y aurait pas de quoi se vanter.
— Pouvez-vous me dire, réplique froidement Gautrey, ce que c’est qu’une conquête dont on peut se vanter ? Je serais curieux de vous entendre. Mais faites attention ; vous allez répondre une sottise ou des banalités.
Il est sec, il est ironique, il est méchant. Il exerce une influence singulière sur ceux qui l’approchent. Ce n’est pas un raté, c’est un indifférent à l’action ou à l’œuvre, s’il s’agit de son œuvre. Il aime savoir. Une fois qu’il sait, il se désintéresse. C’est fini, il passe à autre chose. Gautrey n’est pas pauvre, puisqu’il est sobre. Il n’est même pas nihiliste, au sens où on l’entend d’ordinaire, puisqu’il conclut toujours à l’inutilité de rien changer. Il dit : « Je suis catholique, monsieur, et je pratique ! Toutefois, je ne crois pas en Dieu. » C’est un type littéraire appartenant à une littérature périmée. Il paraît, à le décrire, ridiculement désuet. Dans la vie réelle, il continue d’exister. Gautrey connaît son empire sur les jeunes gens, il en jouit.
— Je ne vous comprends pas très bien, fait Snyder, éludant la discussion. Ou plutôt je sais que vous vous trompez. Mademoiselle Mangin fait pour moi des traductions que je lui paie, elle m’apporte toutes les semaines son travail à jour fixe, je lui offre une tasse de thé ; elle n’est plus bien jeune, elle a l’air très doux, très timide, effarouché, ne dit pas grand’chose et se sauve comme une souris. Et encore… c’est joli, une souris !
— Amanda doit avoir dans les trente-cinq ans, dit Gautrey. Moins, peut-être ; au contraire des autres qui se rajeunissent, elle se vieillit… Et quel âge prêtez-vous aux personnes que vous rencontrez dans le monde, dans ce que vous appelez votre monde, et qui vous honorent de leurs faveurs, ô adolescent ! Soyez donc franc vis-à-vis de vous-même, une fois par hasard ! Vous vous trouverez flatté qu’une femme de quarante ans, ou davantage, tombe dans vos bras si elle a un mari ou un amant ; à celle-ci, vous ne daignerez pas dire un mot parce qu’elle est étiquetée vieille fille. Préjugé. Elle n’est pas jolie ? Autre préjugé. Savez-vous ce qu’elle peut donner, vous êtes-vous demandé jamais de quelle nature peut bien être le lien indissoluble et mystérieux qui unit certains hommes à des femmes qui ne valent pas celle-ci ? Faut-il vous répéter ce mot qui traîne partout, qu’on peut quitter une jolie femme, jamais une laide ? Savez-vous seulement ce que c’est que la laideur, sinon une maladie comme la tuberculose, qu’on peut guérir avec des soins, du soleil et du jus de viande. Laide, laide, laide ! Quel mot creux, et vide, et stupide ! De tout ce qui existe au monde, il n’y a que lui qui soit laid… Tenez, ce n’est pas quand il brille à la lumière comme un banal petit morceau de glace que j’admire un diamant. C’est au laboratoire, quand un courant électrique l’enflamme et que cette parcelle de matière luit comme un soleil, brûle à des températures d’enfer et vous laisse aveuglé. Eh bien ! que le diamant soit blanc, pur, transparent, taillé à facettes, ou noir et informe — un diamant de vitrier — peu importe : il brûle ! Pour les femmes, c’est la même chose. Il n’en est pas une, croyez-le bien, pas une, pourvu qu’elle ait la tête, le cœur, et l’âge de son sexe, quel que soit son visage, quel que soit son corps, quelle que soit son apparente damnation terrestre, qui ne puisse brûler d’un incendie total, aveuglant et sublime, si un homme vient à elle, lui prend la main et dit : « Cette femme n’est pas laide, elle n’est qu’endormie ! »