La lune les habillait de son blanc manteau de rayons.

Et la nuit les agréait, en une triomphale glose

qu’illustrait l’aile d’argent de silencieux papillons… »

Ces vers, d’un poète anglais contemporain, mademoiselle Mangin les transporte en français, sans autre souci que d’en rendre fidèlement la signification, et sans s’y intéresser pourtant. C’est de l’amour, une musicale et délicieuse effusion d’amour : et qu’y a-t-il de commun entre elle et ce sentiment, ou cet instinct ? Elle reproduirait aussi froidement, avec une indifférence égale, un texte de Rawlinson sur la civilisation assyrienne. Cela lui paraîtrait aussi lointain, aussi nul. Depuis treize ans que, dans cette grande salle de travail de la Bibliothèque de la rue de Richelieu, elle traduit, copie, résume, accomplit sa modeste besogne d’obscure servante de l’érudition, à tant la page, elle n’a éprouvé ni une révolte, ni un enthousiasme : elle gagne sa vie ; il lui suffit de gagner sa vie. Ce n’est pas si facile.

Patiente, ce matin-là comme la veille, elle court à travers sa tâche, la tête cachée entre les deux murailles de livres qu’elle élève chaque jour contre ses voisins, par une habitude de réserve épeurée prise jadis, quand elle était plus jeune, qu’elle avait honte encore de sa robe trop pauvre, de sa pauvre mine, de sa gorge trop maigre sous sa blouse modeste. Aujourd’hui, elle s’ignore. Elle s’ignore à tel point qu’elle ne regarde pas les autres femmes, qu’elle a pris l’habitude de les considérer comme d’une autre race, d’une autre essence. Elle a d’assez beaux cheveux blonds, mais tordus sans art sous un chapeau disgracieux, des traits qui ne déplairaient point s’ils étaient les traits d’une autre qui penserait à soi, et à ce qu’on pense d’elle. Il y a la beauté, qui est infiniment rare, et il y a l’agrément, dont la plupart des femmes savent s’orner, et qui n’est autre chose que l’expression de leur immense, de leur perpétuel désir de profiter de tout ce qui peut être à leur avantage, de faire de leur mieux pour être bien. C’est ce qu’on nomme la coquetterie, presque une vertu.

Mademoiselle Mangin n’a pas cette vertu : détestable victoire de l’éducation sur la nature ! Fille pauvre, passée du couvent, où on lui enseigna le mépris de son corps — et son âme ductile crut à cet enseignement — à des fonctions d’institutrice où cette négligence et cette austérité sont devenues une affreuse qualité professionnelle, car c’est une qualité qu’on apprécie, pour une institutrice, dans certaines familles, une qualité dont on se félicite et qu’on paie, — Amanda s’est accoutumée à vivre de ce qui, pour presque toutes ses sœurs, serait un motif à ne plus vouloir vivre.

Et la voici, maintenant : on ne la regarde pas, et c’est tout ce qu’elle demande. Elle n’a pas de coquetterie, pas plus que de désirs, pas plus que de regrets. Elle a gardé intacte la plus chaste ignorance d’enfant ; il est seulement des jours où elle se sent plus triste. La tristesse, la vraie tristesse, c’est le sentiment du vide. C’est la nuit quand on ne dort pas. C’est la vie, quand on n’aime pas.

A travers les rayons concentriques des sièges, deux hommes qui se sont levés depuis quelques instants et se préparent à sortir, viennent à elle, sans bruit. La Bibliothèque nationale est le seul lieu de Paris où les Parisiens savent observer la règle du silence presque absolu ; et l’on dirait que la lumière même, unie et grise, se tait dans les nuances assoupies des reliures.

— Eh bien, mademoiselle, mes traductions de poètes anglais, demande le plus jeune, à voix basse, quand me les donnerez-vous ?

— C’est presque fini, monsieur Snyder. Vous aurez le tout après-demain.