Elle court au store, elle le lève, les larmes aux yeux, choquée, blessée, et voici qu’aussitôt, sa frayeur s’évanouit ; elle ne connaît plus la cause de son trouble, elle est sans forces. Qu’il la baise seulement au front et elle tombera à ses pieds. Elle a compris son cœur, et son désir…
Or, le store dressé, la lumière est venue, une saine et salutaire lumière de matin printanier, qui rit dans la pièce, mais pâlit ce pâle visage ; et le jeune homme, éclairé par le cri qu’il vient d’entendre, par cette lumière, par toute la vérité des choses, a honte de lui-même et de son jeu. Il sait ; il est sûr, à présent, que depuis des semaines, cette femme est restée ignorante, pudique, sincère ; tandis que lui a menti, pour voir. Dans ce seul instant son âme aussi a changé, mais en sens inverse.
— Je vous en prie, dit-il, pardonnez-moi.
Elle jette sur lui un regard à la fois farouche et suppliant, dont il refuse de saisir la signification et répète : « Laissez-moi… Laissez-moi ! » Pourquoi prononce-t-elle cette phrase ? Le dessus seul de son être a parlé, par habitude, mais au-dessous son cœur a fondu. Elle voudrait être à ses pieds, à ses pieds ! Il s’incline, simplement. Elle ramasse son rouleau de cuir et s’enfuit.
Lui pardonner ! Est-ce qu’elle sait avoir quelque chose à lui pardonner ? O mon Dieu, il l’aime ! Il voulait bien d’elle ! C’est tout ce qu’elle a retenu, l’innocente, et c’est si imprévu, magnifique, extraordinaire, qu’elle en demeure d’abord éblouie. Puis, tout à coup elle étend les bras, les referme sur sa gorge, pour étreindre l’ineffable. C’est donc qu’elle est une femme, une femme ! Il y a quelqu’un qui l’a désirée. Elle est une femme, l’égale des autres qui passent, là, dans la rue ! Que le monde est beau ! Ce ciel bleu pâle, c’est comme une caresse. Il est amoureux de la terre, il la frôle, il la baigne, il la baise de lumière. Ah ! quelle immatérialité spirituelle, joyeuse, caressante, prennent les choses pour ceux qui ont du bonheur ! Sûrement, il y a quelque chose de changé, depuis une heure, ou plutôt tout est changé. L’air adorable… le ciel adorable… Même ses fatigues, sa faiblesse, sa rouillure, sont parties. Elle se sent légère, légère ! Et, subitement, une ivresse : « Peut-être que je suis jolie ! » Justement elle passe devant une glace, elle se dévisage, elle veut se dévisager comme si c’était « une autre ». « Mais oui, je suis jolie ! Pas régulièrement, mais j’ai quelque chose. Puisqu’il veut de moi, il le faut bien ! » Et le fait est qu’elle est transfigurée. Pourtant, elle éprouve un petit doute, elle crie en elle-même : « Mon Dieu, faites que ce soit vrai ! » et, après cet acte de foi, demeure convaincue. Elle veut se ressaisir, s’irriter, avoir du remords, et ne s’en trouve aucun. Elle est heureuse, elle n’est plus seule ; elle vit.
Son grand ennui, d’ordinaire, quand Amanda rentrait chez elle, était qu’il lui fallait passer devant le bureau du notaire, Me Delangle, dont on voit briller les panonceaux au-dessus de la porte cochère. L’étude occupe le premier étage des bâtiments qui ferment la cour, et quand elle doit regagner sa petite chambre du cinquième, le frisson lui vient rien qu’à mettre le pied sur l’escalier. Des clients du notaire, des clercs qui montent ou qui descendent, la regardent sans sympathie, lui donnent le sentiment qu’elle est encombrante et ridicule. Cette fois, Amanda gravit l’escalier d’un pas vif et hardi, souriant intérieurement de ses anciennes chimères. Elle pousse gaiement la porte de sa chambre, regarde et ne se reconnaît plus.
Comment a-t-elle pu vivre là ? Comme tout est petit, mesquin, mal tenu ! Les rideaux, aux fenêtres, ont jauni sur place sans qu’elle songe à les faire laver ; les meubles, qui lui viennent de sa mère, ne sont pas encore trop laids, de vieux meubles en bois de citronnier, à la mode sous Louis XVIII. Mais le tapis a des taches qui se nourrissent de poussière, l’air n’a pas été renouvelé depuis sa toilette du matin. Vraiment, elle a donc perdu le respect d’elle-même pour avoir vécu, sans rougir, dans cette incurie ?
Et une idée lui vient, tout à coup : « Il doit croire que je suis fâchée, que je ne retournerai plus chez lui. Il viendra ici demain, sans doute, il a mon adresse ! Et il verrait cela ! » Elle pousse une chaise près de la fenêtre, décroche les rideaux, lave les vitres, fouille dans une commode, y trouve d’autres rideaux, qu’elle examine soigneusement, avant de les accrocher. La chambre a déjà l’air plus gai, plus propre. Quel dommage qu’on ne puisse changer le papier avant le lendemain ! Du moins, elle promène un plumeau sur les murailles, sur les meubles, en rêvant d’autres réformes, d’un luxe futur à rendre la pièce belle comme une chapelle au mois de Marie. Elle balaye, s’amuse de la poussière soulevée et qui la fait tousser — et plus elle tousse, plus elle rit, en disant tout haut : « Il m’aime ! Il m’aime ! » Elle déplace la commode d’une seule poussée, fait rouler le lit, halette de fatigue et d’enthousiasme.
Puis elle songe : « Il faut que j’aille travailler ! » Mais cette idée lui apparaît dépourvue de sens, vide de son contenu. Il y a l’amour, cela suffit. Qu’est-ce que l’amour ? Elle ne le conçoit que confusément. Elle est sûre seulement que c’est immense, infini, total. « Il m’emmènera… Quand on s’aime, on part ensemble. Un train… Je serai en face de lui et je le regarderai ! »