Amanda contemple encore la pièce, médite, et sort pour acheter des fleurs : « Il m’en donnera plus tard : l’autre jour, il m’en a déjà donné, je n’ai pas compris… Mais moi, je lui offrirai celles-ci ! » Ce sont des roses. Avant de les mettre dans un pot de grès, elle les baise. On dirait que les fleurs aussi ont des lèvres ! Un sentiment nouveau lui vient : l’impatience. L’impatience exquise d’attendre, qui rend les heures longues, mais pleines.
Elle revoit alors la haute salle de la Bibliothèque, circulaire, avec ses tables rayonnantes, sa lumière grise et pacifique. Et une autre image s’associe à celle-là : André ! Il est assis à une de ces tables, il écrit. Et c’est surtout sa main qui lui apparaît nettement, fine et vive, si brillante qu’elle semble éclairer le reste des choses. Il doit être à la Bibliothèque ! Elle met vivement son chapeau et court jusqu’à la rue de Richelieu.
… Non, il n’est pas venu ! Gautrey, qu’elle ne peut s’empêcher d’interroger timidement, comme si tout le monde pouvait deviner son secret, lui répond, en la regardant de côté avec ses méchants yeux, qu’il ne l’a pas vu de la journée. Alors, Amanda se sent faible à mourir, les membres de nouveau rompus. Mais elle se donne de bonnes raisons, recommence à penser au lendemain avec extase, avec des larmes qui lui rafraîchissent le cœur. Demain, il viendra chez elle, un bouquet, une bague dans la main, quelque chose d’insignifiant et de charmant. Car c’est ainsi qu’ils font, elle le sait bien. Le grand coup de bonheur du matin la soutient, lui fait dédaigner le doute. Elle va au Louvre, fait l’acquisition de toute une toilette, presque un trousseau personnel ; et, pour la première fois de sa vie, elle a du goût. Les commis lui ont souri comme à une très jeune femme, lui ont donné des conseils. « Que les gens sont bons et que le monde est beau ! » songe-t-elle le soir en se couchant. Elle sent son corps avec joie, elle l’étreint de ses bras pour le sentir. Elle rêve : « Il ne m’aime pas comme je l’aime. Il en a connu d’autres… Qu’est-ce que ça me fait ? Il faut toujours qu’il y en ait un qui aime plus que l’autre. C’est le plus heureux : celui qui donne le plus, celui qui sert à genoux… Et puis, il me quittera ; je sais que les hommes quittent toujours les femmes. Que m’importe : je saurai !… Mais il me quittera peut-être tout de suite ? Que m’importe encore : je saurai, je saurai ! Ma vie sera remplie pour toujours. Qu’a été toute ma vie, avant cette heure ? Rien, rien, rien… Et maintenant ! Alors, que sera-ce, demain ? Demain !…
Par la fenêtre, elle aperçoit tout un carré de ciel noir velouté, et comme elle s’endort, il lui semble vaguement concevoir que tout ce grand univers, qu’elle avait cru si compliqué, impénétrable, avec ses bois, ses mers, ses monts, ses fleuves qui n’en finissent pas, ses astres qui roulent au plus lointain du ciel, n’est au fond qu’une chose très douce, très simple — immensément tendre — qui veut le bonheur des créatures.
Au matin, elle s’éveille joyeuse, fait la toilette de sa chambre, puis la sienne, s’agite encore, inquiète et heureuse. Mais les heures passent, et il ne vient pas… Son agitation se fait pleine d’angoisse. Elle n’ose sortir, de peur de le manquer. Les bruits de la cour et de l’escalier la font tressaillir, ouvrir lâchement sa porte, avec une peur d’être surprise. Mais toujours ces bruits s’arrêtent au premier, devant l’étude du notaire. Une fois seulement quelqu’un monte plus haut, les pas s’accusent, atteignent le second. La voilà toute pâle, le cœur lui fait mal. Au troisième ils s’arrêtent… Alors Amanda se prend à sangloter ; et, tandis que ses larmes coulent, ses idées changent et se précisent, pour lui redonner de l’espoir. D’abord, il peut être à la Bibliothèque. Il se peut aussi qu’il n’ait pas osé s’y rendre, qu’il la croie encore fâchée, qu’il soit resté chez lui. Elle court à la rue de Richelieu. Endormie dans sa chaleur lourde et sèche, la salle est presque vide, à cette heure : il n’y est pas. Alors, c’est qu’il est chez lui. Elle prend le chemin de la rue Taitbout. Le soupçon l’étreint maintenant qu’elle a été raillée, trompée. Elle le repousse, et d’ailleurs sa tête perdue est incapable de rien fixer. Elle pense qu’elle va faire une scène, elle pense qu’elle pardonnera bien vite, et puis, tout à coup, l’inquiétude lui vient encore que tout ce qui s’est passé n’a été qu’un jeu atroce ; son cœur se serre d’angoisse.
Devant la porte de Snyder, elle a un instant envie de fuir. Enfin elle sonne ; il ouvre.
Et dès qu’elle le voit, ses craintes anciennes, ses projets, les attitudes qu’elle a décidé de prendre, elle oublie tout. Cet amour infini et chimérique, poussé en vingt-quatre heures dans l’âme et dans les sens de cette femme ignorante des choses les plus simples de la vie et des sexes, dans ce cœur absurde, puéril et chaste, où s’épanouit en même temps un irrésistible et brûlant besoin de caresser, de materniser, ce grand et fol amour ne trouve pour s’exprimer qu’un cri ridicule :
— André ! Tu n’es pas malade ?
Il réprime mal un geste de grande stupeur, s’exaspère silencieusement de l’imprudence qu’il a commise, et contre cette fille qu’il ne comprend plus, qui s’est refusée la veille et qui, maintenant, le tutoie ! Que ce serait bête, que c’est déjà bête, tout cela ! Ainsi, elle a pris au sérieux le rôle qu’il a joué, elle revient, elle se donne, non pas en curieuse, comme il avait cru d’abord, mais simplement, naïvement, avec son imagination et son âme. Et après ? Qu’arriverait-il, après ?