Et, comme elle le regarde, la figure déjà ravagée par son angoisse revenue et grandie, il songe : « Non, c’est absurde, c’est dangereux, ce n’est pas possible ! » Elle n’a pas quitté ses yeux, elle y lit son sort. Pourtant, elle avance encore d’un pas. Il détourne la tête… Alors elle s’affaisse sur une chaise, et sanglote comme devant un mort.
Lui, est toujours debout devant elle. Il sent croître, avec une grande pitié, le remords du crime qu’il a commis. Si bizarre, si perfide que cela fût, il a pourtant désiré cette femme, ou plutôt il a voulu s’en amuser ; il s’est trompé sur le motif qui l’amenait chez lui, sur la nature des sentiments qu’elle éprouvait, croyant perverse cette pauvre fille honnête et solitaire, où l’instinct d’aimer, le désir, eussent dû rester dans l’éternel sommeil. Alors ? Quel sera le plus grand mal, à cette heure ? Il ne sait plus, il hésite, il cherche des paroles.
Mais elle a peur de ce qu’il va dire, quoi que ce soit ! Il ne faut pas qu’il parle, ce serait affreux, s’il parlait ! Et elle lui jette un tel regard qu’il se tait. « Non, non, n’ouvre pas la bouche. A quoi bon ? Que pouvons-nous faire dans ce malheur, à quoi serviraient les mots ? Je croyais que je pourrais te servir, t’aimer. Tu m’as demandé : « Voulez-vous que je sois votre grand ami ! » et je me suis sentie faible à mourir, presque morte. Et, après avoir failli céder à quelque chose que je ne comprenais pas, après t’avoir repoussé d’instinct… Ah ! je suis une misérable folle… je revenais vers toi ; je n’ai plus de pudeur, je n’ai plus de pudeur ! Je suis la dernière des femmes. » Voilà ce qu’elle crie, intérieurement.
Elle pleure, toute pleine de honte parce qu’au milieu de ses remords se glisse un innommable regret et qu’elle se sent déshonorée. Ah ! non ! il ne faut pas qu’il lui fasse la charité de ça ! Ce serait abominable, c’est impossible ! Il aurait horreur de lui-même ensuite, bien plus qu’en ce moment, et il aurait bien plus horreur d’elle. Et elle ! Elle est très ignorante de cette chose-là, mais elle sent qu’on ne saurait s’en laisser faire la charité sans s’avilir. Les femmes qui se vendent, les femmes qui ont l’honneur de pouvoir être achetées, seraient encore au-dessus d’elle !
Elle marche vers la glace, fixe son chapeau de ses deux mains tremblantes, contemple tristement, durant quelques secondes, ses yeux rougis, sa figure dévastée, fanée, vieillie de dix ans durant ce seul matin ; et ce lui est encore une atroce douleur. Ils ne se sont pas dit un mot, cela vaut mieux ainsi… Elle s’en va. Elle s’en va, elle ne reviendra plus jamais, elle le sait bien… O mon Dieu, comment a-t-elle pu être si folle ? Il n’est pas coupable. Elle a pris au sérieux des mots qui ne signifiaient rien, qui ne pouvaient rien signifier. Elle se juge et se condamne. Il n’a jamais songé à l’aimer : c’est elle qui a éprouvé un moment de lâcheté physique, elle ne sait comment ; et lui, c’est un homme…
Amanda s’étonne de souffrir aussi peu… Elle se dit : « Je suis perdue, perdue, et je ne sens rien, je ne souffre pas… » C’est qu’il y a des catastrophes de l’âme qui la broient aussi net, aussi vite qu’une roue de char, vous passant sur la tête, supprime la douleur physique en même temps que la vie ; et tout seulement lui paraît vide : son crâne, la rue et le ciel. Elle a fui au hasard, sa course la mène jusqu’au Pont Royal ; elle s’y arrête, simplement parce qu’elle est brisée et que le parapet lui offre un appui. La Seine roule, jaunie par les pluies printanières, d’un éclat paisible au-dessous d’un peu de brume ; et, sur chaque rive, c’est le mouvement des hommes, leurs voitures, leur tapage de pieds, leur violente agitation, aussi perpétuelle que les remous de ce courant ; et tandis que ce bruit, toujours le même, assourdit ses oreilles, l’écoulement égal et presque muet de cette onde à ses pieds a quelque chose de reposant, d’éternel. Alors, comme elle demeure inerte entre ces deux flux qui ne cessent pas, dans son cerveau foudroyé, dans son être anéanti où tout s’est effacé, sauf la conscience atroce d’un malheur sans rachat, elle sent s’abattre d’un seul coup l’irrésistible appétit de la mort.
Pas une minute, toutefois, elle ne songe à se précipiter dans le fleuve. Elle a pensé, en le contemplant, qu’il lui faut absolument mourir, sans se douter même que c’est l’élan de cette fluidité qui la conseille. Seulement, elle va mourir, c’est aussi sûr que si des juges l’avaient dit, l’ordre vient de plus haut qu’elle, qui ne s’occupe plus que d’obéir. Ce n’est pas pourtant un désir : c’est un besoin. Elle a peur, elle se demande : « Qu’est-ce que c’est que la mort ? » Et voici qu’un démon lui souffle, derrière son épaule, cette formidable interrogation : « Si c’était la suprême volupté ? »
Elle se rappelle, oui, elle se rappelle ! Une confidence étrange, reçue il y a quelques années et à laquelle alors Amanda n’avait pas voulu croire. Elle revenait d’Angleterre en France, avec une compagne du Ladies College de Liverpool, une Hongroise dont le nom était difficile à prononcer et qu’on avait rebaptisée Charity. Charity, parce qu’elle n’avait qu’un rêve, le seul sujet de sa conversation : devenir nurse, soigner des malades contagieux, très gravement atteints, condamnés. Elle avait passé des examens pour ça… Et maintenant, elle allait à Poulo-Condor, au bagne de Poulo-Condor, soigner les forçats, parce qu’il en meurt beaucoup dans cette île, des forçats, et très vite, et hideusement. Des Anglo-Indiens, sur le bateau, s’étonnaient qu’elle eût « déjà » le type des femmes de ces pays d’Extrême-Orient, où elle voulait aller ; avec ses yeux bridés, son petit nez qui s’enfonçait entre ses sourcils pour saillir tout à coup, en boule ronde, au-dessus des lèvres minces, c’était une femme de race jaune qu’elle évoquait, cette Hongroise, une Chinoise de la montagne ou une Thibétaine. Elle ne le niait point, semblait s’en faire gloire :
— Ce sont mes sœurs, disait-elle, je suis une fille des Huns, et les Huns sont venus d’Asie !