Ce portrait suffit à faire comprendre qu’il y a sur la terre des femmes plus belles que Charity. Mais on avait peine alors à s’expliquer pour quelle cause elle n’avait qu’à se montrer pour faire régner autour d’elle une atmosphère de désirs à la fois languides et brûlants. C’était — ah ! comme les mots ici sont trop minces, inexpressifs ! — c’était comme un bloc d’acier chauffé à blanc et caché sous un tas de sable. Elle semblait dévorée de désirs et dévorante, cependant inaccessible. Pas même désireuse d’embellir son apparence : Amanda se souvenait qu’elle était presque aussi insoucieuse qu’elle-même de sa toilette. Charity avait visiblement le mépris de son corps. Mais Amanda, maintenant qu’elle commençait à croire à la réalité du secret formidable qui dévorait sa compagne, rapprochait son mépris de l’amour de celui des enfants pour le lait maternel quand on vient de les sevrer : ils connaissent mieux !

Ce secret, Charity l’avait livré ce jour-là, sur le bateau, avec simplicité, comme elle faisait toutes choses, à titre de renseignement, de simple avis qu’il lui paraissait indispensable de communiquer aux fous qui veulent continuer à vivre.

La grande houle de la Manche, tordue et renvoyée par les rudes anfractuosités de la côte, revenait par le travers du navire en longues lames qui s’enroulaient autour de lui, tels des dragons. Les golfes de la grande île, que la vapeur laissait au nord dans sa course, outraient sous le soleil couchant des lignes rigoureuses : altières falaises calcaires, effondrées dans le détroit, où de trop rares verdures éclataient parmi des teintes de rouille et de craie. Mais c’était un rivage, c’était la terre, et tous à bord — car, même pour une courte traversée, les hommes ne sont jamais, sur les flots mal domptés, que des exilés craintifs — regardaient cette barrière de rochers, rigide et géante, avec une sorte d’intérêt passionné. La fraîcheur salutaire d’un soir d’été tombait sur les épaules. Dans l’ombre survenue, il semblait qu’on sentît davantage la ruée dans les eaux de la tranchante carène de métal, qu’on eût plus clairement conscience de sa vélocité. La force trépidante des machines pénétrait les chairs ; et, sous son irrésistible emprise, même les hommes s’efféminaient. Ils eurent, au même instant, l’impression solennelle et désolante que la vie coule, coule de plus en plus rapide, qu’on est à elle, mais qu’elle n’est pas à nous. Comme il arrive toujours, ce sentiment si poignant ne s’exprima guère que par des phrases banales, des choses qu’on a entendues, qu’on a toujours dites, qu’on répète : « Que les jours, les mois, les ans, paraissaient plus longs, au cours de nos jeunes années ! Comme, à mesure qu’on vieillit, les heures, les mois, les décades se précipitent ! Et que tout devient plus bref à mesure que, hélas ! on a moins de temps à vivre. »

Or, c’est à cet instant que la petite Charity cria, d’une voix désespérée :

— On dit ça, on dit ça, et pourtant, ça dure !

La sonorité farouche de ces paroles avait été telle que personne ne s’y trompa : Ça dure la vie, ça dure ! Et c’était ça qui lui faisait horreur. Elle voulait la mort, elle était l’amante de la mort, l’amante de la seule mort. Et pour… Oh ! c’était évident, pour le plaisir !

On n’osait pas l’interroger, on pensait seulement : « C’est une femme qui a eu un chagrin. Alors elle veut mourir, elle est folle… C’est un malheur qui arrive… Elle est folle ! » Mais elle reprit :

— C’est une chose que vous ne pouvez pas savoir. Moi, je sais ! Je suis déjà morte une fois !

Oui, décidément, elle était folle. Son assurance même confirma cette conviction. Elle continua, de la voix la plus naturelle :

— Je suis morte, il y a six ans, à l’hôpital San-José, dans l’île du Cap-Vert, pas loin de Dakar. Vous savez bien ? De la fièvre jaune. Six ans déjà… O mon Dieu, mon Dieu ! Combien de temps encore avant de retrouver cette heure-là ?…