» S’il y a de la douleur ? Oui, un peu, au commencement. Les maux de tête. Et surtout, pour une femme, la honte, la vilenie des vomissements noirs. Mais on a déjà si fort la fièvre, à ce moment-là, qu’on ne sent plus rien, et les hémorragies finissent par vous plonger dans un demi-néant… Et puis, brusquement, la conscience, la plus claire conscience m’est revenue à l’instant même où j’entendais le médecin dire : « Voilà les accidents nerveux et le hoquet ; elle est perdue ! » Il y avait deux sœurs de charité au chevet de mon lit ; une vieille Espagnole, longue et pâle, mais dont la figure semblait toute illuminée par l’intérieur, comme un globe de lampe, et une jeune négresse qui paraissait à la fois plus curieuse et plus épouvantée de voir mourir, parce qu’elle n’avait pas l’habitude. Et tout à coup, ces deux femmes, oui, les deux, même la vieille, celle qui avait tant de triste expérience, joignirent les mains en criant : « Ah ! la pauvre enfant, la pauvre enfant ! Comme elle souffre ! » C’étaient de grandes ondes qui traversaient mon corps, le tordaient, semblaient lui infliger les plus cruelles tortures, des contractions qui avaient changé mon visage ruisselant de sueur en une chose affreuse. Elles mirent la main devant leurs yeux… Et moi, qui avais perdu la parole, j’aurais voulu leur crier : « Joie ! Joie ! Volupté ! Volupté ! Bonheur ! Bonheur ! » C’était une sensation ineffable, incommensurable, des délices sans fin, des délices de tout, de tout mon corps, de tous mes sens. C’était comme si, avec mon odorat, mon goût, mon toucher, ma vue, mon ouïe et mon sexe, j’éprouvais un spasme comme nulle femme n’en éprouva jamais dans les bras d’aucun homme. Et cela durait, et cela se renouvelait, plus fort, toujours plus fort, tandis que ces frissons, en apparence effroyables, s’acharnaient à me broyer les membres et que la béguine espagnole retenait, d’une main appuyée sur son épaule, sa sœur noire en lui disant : « Priez pour elle ! Mais priez donc pour elle ! Pour que le bon Dieu l’aide à passer ! » Et elles récitèrent les prières des agonisants.
» A la fin, l’Espagnole, qui continuait de me regarder attentivement, s’interrompit pour dire : « C’est fini, elle est morte. Tant mieux pour elle, la pauvre enfant, elle ne souffre plus ! »
« La vérité est que ces délices surhumaines venaient de cesser, après un dernier paroxysme. J’eus un instant l’idée que j’étais comme au-dessus de moi, à me regarder. Puis, je n’eus plus connaissance de rien. Mon cœur était arrêté, mon souffle éteint. Le médecin constata le décès, paraît-il, et les deux religieuses m’ensevelirent. Je suis restée morte vingt heures.
» Vous me considérez sans comprendre. Je vous dis que j’ai été morte, et que suis ressuscitée. Et voilà encore ce que j’ai à vous dire : lors de ma résurrection, il m’a paru que je m’écroulais dans un abîme. Toutes les voluptés sans nom que j’avais ressenties, je les ai payées par autant de supplices sans nom, dans tous mes viscères, mes veines, mes muscles, mon crâne. Et je voyais, j’entendais les religieuses pleurer de joie et crier : « La voilà qui revient ! Santa Virgine, le grand miracle ! Soyez bénie ! » Si elles avaient su, les malheureuses ! Plus tard, j’ai essayé de leur dire, mais elles n’ont rien voulu croire. »
Voilà pourquoi Charity s’en était allée aux lieux où l’on meurt : pour retrouver sa volupté. Elle vivait dans l’espoir de mourir. Qu’est-elle devenue ? A-t-elle obtenu cette grâce ? Amanda l’ignore, mais ce souvenir la hante. Si c’était vrai ?… Si c’était vrai ? Elle n’éprouve plus cette épouvante de la mort qui assombrit les hommes, à l’heure même de leurs plus grandes joies, et demeure éternellement à leurs côtés. Son âme est apaisée, tranquille : elle sait ce qu’elle a à faire.
Pas une minute, toutefois, elle ne songe à se précipiter dans le fleuve. Elle a pensé, en le contemplant, qu’il serait doux, qu’il serait définitif et consolant de mourir, sans se douter même que cette fluidité la conseille. Ce n’est pourtant pas un désir, c’est un besoin. Elle a peur, sa chair tressaille. Elle se dit pourtant : « Il le faut ! Il le faut ! » C’est comme pour se faire arracher une dent : il faut du courage, du raisonnement, pour remplacer une douleur qui dure par un déchirement brutal, mais après lequel on ne sent plus rien. Mais elle ne se jettera pas dans le fleuve. C’est peut-être parce qu’elle le voit : alors elle en a peur. Et elle a peur aussi d’être vue. C’est une pudeur encore : toute sa vie, elle s’est efforcée de passer inaperçue. Et on la verrait, pour ça, pour l’acte le plus grand, le plus terrible de son existence, et on ramasserait très loin, là-bas, au delà de l’horizon, son cadavre affreux et souillé de fange. Non, ce n’est pas possible ! Elle s’empoisonnera, parce qu’il est inutile de faire du bruit, du scandale, et que, dans sa pensée, cela fait moins souffrir. Rien de plus simple, à Paris, que de se procurer n’importe quel poison, mais elle l’ignore. Elle a gardé l’ordonnance d’une mixture de chloroforme et de laudanum. Elle fait renouveler la potion chez un pharmacien, puis chez un autre, et un autre encore. Et la voici maintenant en possession d’un horrible trésor : elle a ce qu’il lui faut pour mourir.
Alors elle revient à cette petite chambre où son intelligence et son cœur ont sommeillé si longtemps avant ces quelques heures d’enthousiasme et d’illusion. Les clercs sont partis, la maison est paisible. Dans la cour, des enfants jouent avec la fille du concierge, tournant en cercle, se tenant par leurs tabliers, chantant sans se lasser le couplet, toujours le même, d’une ronde dont les notes montent jusqu’à elle, telles d’une clochette fêlée :
Il fait beau, il fait chaud,