» Je vous envoie, avec cette lettre, une petite boîte qui contient une bague. La bague est en or, avec trois petites perles. Elle n’a aucune valeur, mais c’est la seule que je possède. Garde-la dans un tiroir, ce n’est pas un bijou d’homme, et plus tard… tiens, pardonne-moi ma sentimentalité, j’ai une idée qui me plaît. Tu te marieras ; j’aurais eu de la peine à aimer ta femme, mais tes enfants, je les adorerais. Eh bien ! promets-moi de donner cette bague à ta fille aînée ; et, si tu peux, fais encore autre chose. J’ai un nom ridicule, mais appelle ta fille Amy… on m’a quelquefois donné ce nom-là… Mais il me semble que je vais encore vous ennuyer, malgré ma promesse. Faites comme vous voudrez. Et pardonnez-moi de vous avoir quelquefois dit « tu », malgré ce que j’ai écrit tout à l’heure. Je ne l’ai pas fait exprès, et je n’ai plus la force de recommencer ma lettre.

» Il y a des enfants qui jouent dans la cour. Je ne sais pas si c’est du bien ou du mal que ça me fait : les deux. Du mal, parce qu’ils chantent, du bien parce que ce sont des enfants. Je n’ai jamais aimé les enfants comme maintenant. Je les aimerai tous, toute ma vie. Je crois que je sais pourquoi, mais ce serait trop long à expliquer.

« … Dites, ce matin, vous avez failli m’embrasser tout de même, et c’est moi qui n’ai pas voulu. J’avais raison. Mais quand vous recevrez cette lettre, faites-le par la pensée, comme je fais, voulez-vous ?… Mon Dieu, comme je t’aime ! Merci. Adieu. »


Ceci s’est passé environ dix ans avant la grande guerre. Amanda, dès le lendemain, était partie pour Cambridge où on lui avait offert, avant ces événements, une place de lectrice au Ladies College. Elle n’avait pas l’air triste. Ceux qui l’ont connue alors disent qu’elle s’habillait mieux qu’auparavant, de façon plus harmonieuse. Elle avait soin de sa personne, elle avait rajeuni, il sortait d’elle, on ne savait pour quelle cause, ni comment, un vaste et perpétuel rayonnement. Sans comprendre — on n’a pas le temps — on songeait : « Comme elle est bonne ! » Amanda ne paraissait pas une vieille fille, mais quelque chose comme une religieuse, ardente et pourtant calme, concentrée dans sa foi qui lui suffit. Elle ne correspondait, en France, qu’avec sa famille, d’une façon égale et tendre.

Quand la guerre éclata, Amanda se remit à lire les journaux français. Un jour, elle apprit la fin d’André : il avait été tué en Champagne, devant la butte de Tahure. Son visage ne changea pas. Il lui sembla, au premier moment, qu’il s’agissait de quelqu’un mort depuis très longtemps, et pour qui elle avait gardé un culte. Depuis dix ans, André était déjà, pour elle, dans l’éternité. Mais c’est à ce moment qu’elle confia son secret à une amie, et c’est ainsi que je l’ai connu.

Seulement, elle s’informa : André n’était plus, elle était donc dégagée de sa promesse. Elle put apprendre qu’il était marié et laissait deux petites filles. Aucune ne s’appelait Amy. « C’est dommage ! » dit-elle pensivement.

Cependant, elle réalisa toutes ses économies, et, durant six mois, les petites filles d’André reçurent d’étranges cadeaux puérils, de petits bijoux, et surtout des bonbons. Ni leur mère, ni elles, ne surent jamais qui les envoyait. L’amie de qui je tiens cette histoire, reprochait souvent à Amanda ces libéralités excessives qui la laisseraient dépourvue dans l’avenir. Elle souriait en disant : « Je n’ai besoin de rien. »

Elle mourut, en effet, très doucement, très naturellement, vers le milieu de l’automne 1917. Il n’y a rien à noter sur ses derniers jours. « C’est bien ! C’est très bien ainsi ! » disait-elle seulement. On ne comprenait pas. Mais l’émanation qui sortait d’elle était devenue plus radieuse encore, et plus poignante.

LE PORTRAIT