— Madame Lebeschard reçoit-elle ? interrogea le peintre Marlis.

Il avait des yeux très vifs, câlins, comme habitués à boire amoureusement les paysages, et ses cheveux drus grisonnaient plus que sa barbe, qu’il portait courte, taillée en pointe, à la manière de quelques artistes et de certains Anglais intellectuels.

Le ménage Lebeschard ne possédait qu’une servante. Elle répondit :

— Madame Lebeschard sera bien contente de voir Monsieur.

C’était aussi l’opinion de Marlis. Il avait beaucoup d’affection pour madame Lebeschard, et ne demandait même qu’à en montrer davantage. Mais il en attendait le moment sans impatience, étant de ces hommes qui aiment vraiment les femmes : ayant d’elles le goût sinon profond, du moins naturel et enraciné, ils sont à leur égard capables de désintéressement. Ils éprouvent un plaisir sincère à se trouver à leurs côtés, à les faire parler, à jouir par les yeux de tout ce qu’elles peuvent donner d’honnête plaisir, par l’esprit de tout ce qui, dans leur esprit, est différent de la logique virile. Enfin ils les aiment comme d’autres aiment les enfants : pour une impression de rajeunissement, de rafraîchissement, d’allégresse : ne leur donneraient-elles que cela, ils continuent de cultiver fidèlement leur amitié. Il se peut toutefois qu’il arrive ensuite autre chose. Alors ils ont à leurs yeux l’excuse — si par hasard leur conscience assez large se soucie d’une excuse, ce qui est rare — de n’y avoir été pour rien, ou presque rien. On peut croire que ce sont ceux-là qui remportent dans leur existence les succès les plus difficiles : aux coquettes il suffit de faire sentir qu’elles sont désirables ; parfaitement droites ou plus modestes, les femmes ont besoin de croire qu’il s’agit d’une confiante estime.

Mais de plus, et surtout, peut-être, il y avait une autre chose encore que Marlis savait bien, qu’il savait avec un peu de vanité, et qui s’était traduite dans la façon même dont la servante l’avait accueilli. Pour ce ménage de petits fonctionnaires il était le grand homme, il était l’artiste, celui qui d’ordinaire habite un autre monde et en apporte les nouvelles. Il se sentait supérieur ; cela lui donnait de l’assurance en le disposant à des trahisons éventuelles. M. Lebeschard, rencontré quelques années auparavant, ne l’intéressait pas, n’avait rien pour l’intéresser, et Marlis, s’il n’eût été qu’un homme du monde, n’eût point persisté à fréquenter sa maison. Mais il n’était pas un snob, il était un collectionneur. Ayant découvert un bijou, il revenait assidûment contempler le bijou. Et peu importe que dans un magasin on ne puisse tout acheter, ou même on ne puisse pour l’instant rien acheter : il arrive qu’un jour l’objet désiré soit offert, ou bien qu’on soit plus riche. En tout cas le bijou est là : c’est déjà une joie d’entrer dans la boutique, et de l’avoir sous les yeux.

… Le bijou vint à lui, les mains tendues. Cela le fit sourire, de penser que son bijou avait des mains, et des pieds pour courir à sa rencontre, et des yeux clairs, des yeux humides et clairs pour le regarder tandis qu’il l’admirait. Il trouva des mots pour le dire : c’était un homme qui avait l’habitude. Et puis il croyait ce qu’il disait. Marlis ne s’imaginait point être amoureux, au fait il ne l’était point : mais il songeait : « Je le deviendrai quand on voudra. »

Toutefois quelque chose dans ces regards-là lui annonçait : « Non, ce n’est pas pour aujourd’hui. » Il se résigna fort aisément. Une paresse toute spéciale, une appréhension que ce qui pourrait être fût moins doux ou plus fatigant à porter que ce qu’il possédait — la seule forme de vertu chez ceux qui n’en ont pas — l’empêchaient de s’affliger.

« Et pourtant elle ne peut pas être heureuse », lui soufflait la tentation.

Pour s’affirmer dans cette conviction, à défaut du mari absent, que d’ailleurs il connaissait bien, il considérait les entours de Thérèse Lebeschard. Beaucoup, hélas ! beaucoup de jolies femmes peuvent vivre dans la laideur et la vulgarité : il suffit que leur sensibilité à l’égard des choses extérieures s’arrête à leur propre apparence, c’est-à-dire à leur toilette. Ce n’était pas le cas pour Thérèse, trop d’indices l’en faisaient certain.