Il était de ces hommes que ne choque point une chaise de paille ou même le bouquet de fleurs d’oranger gardé sous verre qu’on trouve sur la cheminée dans quelques logis des humbles : ces choses sont à leur place, elles parlent un langage éloquent, elles impliquent de la beauté, c’est matière à peinture. Il supportait que les murailles fussent nues, il ne pouvait souffrir qu’elles fussent déshonorées par la contrefaçon industrielle de ce qu’il respectait : et M. Lebeschard avait des tableaux ! Il y avait même, sur un guéridon en faux Boule, une statuette polychrome ! Marlis arrêta sa vue sur le seul objet qu’il aimât, le portrait de l’ancêtre.
C’était une dame décolletée, arrière-grand’mère de madame Lebeschard. Le corps de sa robe, très long à la mode du temps, était tissé d’un satin gris perle, un de ces satins immortels, d’une teinture si consciencieuse, d’une matière si solide qu’on les retrouve parfois encore, au fond de quelques armoires de province, aussi somptueux que voici deux siècles. Des papillons nacrés de blanc translucide, d’émeraude et d’amarante y planaient comme dans un ciel gris, les ailes tendues ; un liseré de dentelle voilait un peu la gorge assez franchement découverte, davantage encore que de nos jours. L’ancêtre n’était plus tout à fait jeune alors qu’elle avait posé pour son portrait : cela se pouvait voir aux coins un peu durs de sa bouche, à l’imperceptible empâtement du cou, que cachait un nœud léger, aérien, en forme de libellule ; et l’on distinguait dans toute sa personne quelque chose de tranquille, de sûr et d’aimable qui faisait penser à madame Lebeschard elle-même : une bourgeoise, non pas une grande dame, une bourgeoise des temps où Chardin, qui ne se croyait qu’un artisan, ne peignait que des bourgeoises : des femmes qui, dans leurs demeures modestes, portaient leurs vertus comme les arbres leurs fruits dans un humble verger ; qui pourtant n’étaient entourées que de choses dignes d’elles, et dont elles n’avaient hérité que pour les transmettre, enrichies de quelques autres, à leur postérité ; jeunes filles allaient à la messe les yeux baissés ; jeunes femmes regardaient toutes choses honnêtement, mais sans rougir et sans fausse pudeur, élevaient des enfants, faisaient leurs confitures ; et vers le moment qu’elles allaient devenir des aïeules, appelaient le peintre pour qu’il commémorât leur maturité dans leur dernière grande toilette, avant le noir et le blanc éternels que la coutume de leur classe imposerait à leur vieillesse : non par fierté d’elles-mêmes, mais pour l’honneur de leur race.
— Elle vous ressemble, fit Marlis à demi-voix, elle vous ressemble.
— Vous me l’avez déjà dit, répliqua Thérèse.
Et elle ajouta ingénument :
— Est-ce que c’est de la bonne peinture ? Je ne m’y connais pas.
— Pourquoi vous en inquiétez-vous ? Pourquoi vous inquiétez-vous d’une chose dont vous ne pouvez juger par vous-même ? Vous aimez ce portrait comme je l’aime, parce qu’il vous ressemble. Cela doit vous suffire… Non, non, ce n’est pas un Chardin, ce n’est même pas d’un bon artiste : tant mieux pour vous, on n’aura jamais ici l’envie de s’en défaire. Seulement… seulement on ne saurait le regarder sans une espèce d’intérêt sentimental, parce qu’il fut fait honnêtement. Honnêtement, comprenez-vous, avec le souci de montrer le modèle comme il était, et pourtant dans ses grands jours, dans sa petite, mais réelle majesté ; avec la volonté aussi de faire agréable et de faire clair, mais de ne point pécher contre les lois du dessin et de la vérité. Ailleurs il serait un tableau quelconque, chez un marchand d’antiquités quelconque ; je m’en soucierais à peine. Ici, il est bien à sa place, parce qu’il est à vous, parce qu’il rappelle que la petite femme nette et douce qui en hérita descend d’une famille où, depuis quatre générations, on a su vivre avec décence.
— J’ai souvent pensé, fit Thérèse avec lenteur, j’ai souvent pensé de la même manière. Mais ce n’était pas pour avoir de l’orgueil, au contraire… Monsieur Lebeschard n’aime pas que j’aime ce portrait, il lui fait des plaisanteries.
— Des plaisanteries ?
— Oh ! rien, dit-elle en rougissant.