Un secret instinct suggérait à Marlis qu’il avait trouvé la fissure. Il insista :

— Pourquoi ne me dites-vous pas… ne me dites-vous pas tout ce qui vous intéresse vraiment ? Pourquoi ne me traitez-vous pas comme un ami, comme l’ami ?

— Mais je vous dis tout ! répliqua-t-elle sans baisser les cils. Tout ce qui en vaut la peine.

Tout ce qui, au contraire, n’en valait pas la peine. C’est ainsi qu’en jugea Marlis. Non, décidément, ce n’était pas encore pour aujourd’hui.


A quelque temps de là, au moment de quitter son bureau, M. Alfred Lebeschard, passant devant la table d’un collègue, aperçut dans une sébile administrative des pains à cacheter. Il y en avait de blancs, il y en avait de rouges, il y en avait de verts, de roses, de violets ; et tout mêlés ensemble, si divers et gais de couleur, si pareils de taille dans leur exiguïté circulaire, ils semblaient de minuscules fleurs coupées touffant dans une corbeille. M. Lebeschard, avec la mine sournoise d’un enfant qui prépare un tour, en choisit un seul, un rose, puis à l’aide d’une paire de ciseaux le sépara en deux moitiés demi-lunaires qu’il enferma soigneusement dans son porte-monnaie.

« Voilà bien longtemps, songeait-il en rentrant chez lui, que je n’ai complété la toilette de l’ancêtre. »

Ce portrait l’embêtait, l’avait toujours embêté depuis les premiers jours de leur mariage. Il ne venait pas de lui, il n’était pas « de son côté ». Dans son cadre d’or terni M. Lebeschard croyait discerner non pas seulement les traits de l’aïeule, mais tous les aïeux de Thérèse Lebeschard née Dumesnil, tout ce qui la faisait différente de lui, tout ce qui l’agaçait dans sa tenue, dans sa manière de concevoir les choses ; il y voyait tous les Dumesnil du passé, et madame Dumesnil sa belle-mère.

Mais voilà justement pourquoi Thérèse Lebeschard tenait à ce portrait ; c’était elle comme elle aurait voulu être, et comme elle ne serait jamais, n’étant qu’une petite bourgeoise dans un siècle où la petite bourgeoise non seulement commence à n’avoir plus sa place, mais ne sait plus bien tenir celle qu’elle garde encore. Car il y fallait de l’abnégation, et l’espèce de générosité, d’élan, d’allégresse, qui naissent des familles nombreuses, comme chez les bateliers de la Volga leurs chants sublimes de l’effort en commun : l’esprit d’abnégation s’est dégradé en esprit de médiocrité ; la générosité, l’élan, l’allégresse ne sont plus. On eût bien étonné M. Lebeschard si on lui eût dit que c’était un malheur, un grand malheur, même pour lui, de n’avoir point d’enfants ; il était bien sûr du contraire : ainsi, venant de loin, venant de haut par comparaison avec son point d’arrivée, Thérèse savait qu’après elle ce serait fini, que de son vivant c’était déjà fini.

Dans ce petit salon où venait d’entrer son mari, cette toile était la seule chose qui parlât de dignité. Tout le reste, c’était ce qu’on trouve dans les ménages d’employés qui n’ont point de passé. Elle s’en apercevait par le sentiment plus que par la raison, d’une façon très vague, et non pas comme il est écrit ici ; tandis que M. Lebeschard ne s’en doutait point, parce qu’il était l’homme de sa situation, et se trouvait bien comme il était, où il était. M. Lebeschard ne méprisait pas sa femme, il ne l’estimait ni ne l’aimait non plus : il ne faisait guère de différence entre elle et une autre. C’était un gros homme que sa profession, son origine et ses entours n’avaient point entraîné du côté de la délicatesse, qui jamais n’avait même songé qu’il pût y avoir du plaisir dans la délicatesse : fort et gai, mais de cette gaîté des adolescents qui volontiers sur les motifs ne sont pas difficiles ; et les adolescents, au surplus, qu’il avait fréquentés l’étaient peut-être encore moins que d’autres.