… Ayant constaté que sa femme n’était pas encore rentrée, M. Lebeschard se frotta les mains, mit une chaise contre le mur, au-dessous du tableau, grimpa sur cette chaise, et, tirant de son porte-monnaie les deux moitiés de pain à cacheter roses, les colla sur la dentelle de la dame, juste à l’endroit où celle-ci dissimulait ce qu’il fallut dissimuler. Ce fut une chose très pitoyable, très choquante et laide à voir, mais qui réjouit M. Lebeschard. D’abord il était enclin, comme certains hommes, à éprouver du plaisir dans la brutalité, et nulle influence n’était venue lui enseigner, quand il en était temps encore, que ce plaisir est bas ; mais surtout cette plaisanterie était la seule qui pût faire sortir Thérèse de son égalité d’humeur, dont il souffrait comme d’un mets toujours le même ; et alors la colère de la femme donnait au mari, durant quelques minutes, un motif à l’espèce d’agacement sourd que lui inspirait parfois l’idée qu’elle existait, et qu’elle était sa femme.
Comme il se faisait tard il alluma l’électricité ; et, pour que l’éclairage tombât mieux contre les meubles, enleva les abat-jour, dès qu’il entendit dans le vestibule les pas de madame Lebeschard. Elle entra :
— Que de lumière ! dit-elle gaîment. Tu es devenu gardien de phare ?
Puis elle distingua, sur la paroi, dans un cadre d’or, l’ancêtre avec son bon sourire, ses yeux clairs, et sa gorge outragée.
— Tu as recommencé ! dit-elle, les larmes subitement aux cils. Tu as recommencé : c’était bon une fois… Non, ce n’était pas bon, même la première fois : c’est stupide, c’est grossier, c’est sale. Mais dix fois ! Et si je ne l’avais pas vu, s’il était venu du monde ? Tu sais que cela me fait de la peine.
Elle ajouta :
— C’est parce que tu sais que j’aurais de la peine, que tu l’as fait !
Cette accusation n’était point tout à fait injuste ; cependant elle surprit M. Lebeschard. Il était de ces gens qu’amusent les petits chagrins d’autrui, parce qu’ils ne s’imaginent pas que ces chagrins soient tout à fait véritables, ne parvenant que difficilement à se figurer que les animaux, les enfants et les femmes ont des sentiments qui comptent. Jamais il ne leur viendrait à l’esprit d’accueillir ces êtres inférieurs sur le même plan que leur propre personne, et de la sorte ils se persuadent que rien de ce qu’éprouvent ceux-ci ne peut être absolument sérieux. Sans doute aussi, n’ayant qu’une sensibilité médiocre, ils n’estiment le prochain qu’à leur propre mesure. M. Lebeschard avait fait une farce, une farce qu’il avait déjà faite, et qui lui plaisait par sa répétition même. Il ne pouvait croire que sa femme fût tout à fait fâchée, tout à fait blessée, et qu’il y eût de quoi. Cependant il savait bien aussi qu’elle avait raison, et que dans le traitement dont il jouissait d’avoir outragé « l’ancêtre » il y avait de sa part quelque rancune, parce que Thérèse savait bien avoir fait un mariage au-dessous de ses origines, et parfois le laissait voir.
Mais il buta contre l’obstacle, volontairement.