— Maman ! Oh ! maman ! pleurait-elle.

— Il faut prier, dit encore la mère.

— Prier ? fit Thérèse, sans comprendre.

Et elle fut stupéfaite de ne pouvoir comprendre, stupéfaite et comme épouvantée. Elle était d’une piété naturelle et acquise, d’une piété d’enfance, et toutefois n’arrivait pas à concevoir que dans son cas il y eût une possibilité de consolation dans la prière. Elle ne pouvait pas demander par la prière d’aimer son mari puisqu’il lui semblait qu’elle fût incapable de l’aimer, que ce serait horrible de l’aimer, le plus grand malheur ! Et elle ne pouvait pas demander autre chose. Autre chose : quoi ? Toujours le bonheur. Ce qui est défendu.

— Il faut faire tout ce qui se doit, conclut madame Dumesnil, sans insister.

Tout ce qui se doit, c’était l’ensemble, le total de ce qu’elle avait appris à sa fille à respecter et à pratiquer. On impose plus aisément un ensemble qu’une règle plus ou moins définie, portant sur un seul point. Et l’ensemble forme un bloc solide, impénétrable. Il pèse de tout son poids, on ne discute plus. On ne saurait quelle chose discuter.

— Oui, maman ! fit Thérèse avec soumission.

Elle avait retrouvé son obéissance de petite fille, et puis… et puis elle se sentait elle-même si peu capable d’aspirations trop vagues à une réalité. On venait de lui montrer les barrières, mais quoi ? Elle avait toujours su que les barrières existent, et craignait qu’au delà tout soit terrible. Un enfant, dans une cour triste, à qui l’on dit : « C’est là que tu dois t’amuser. » Il s’ennuie : à travers les murs il entend les bruits du dehors, les pulsations de la vie dans les artères d’une grande cité, les chars qui passent allant il ne sait où, mais sans doute vers la joie, vers tout ce qu’il ignore et dont il rêve. Un jour quelqu’un laisse la porte ouverte : cela ne fait qu’accroître sa mélancolie, la doubler du regret que cette porte soit ouverte, car jamais il ne parviendra à trouver en lui-même l’audace de la franchir : il aurait trop peur ! Si par hasard pourtant il avançait de quelques pas, le seul appel d’une voix connue, de la voix qui l’a mis là, là où il est, le ferait bien vite reculer… et il refermerait lui-même la porte. Pour qu’il osât se risquer, s’échapper pour quelques heures ou pour toujours, il faudrait un tentateur, quelqu’un qui murmurât à ses oreilles : « Viens donc, viens ! Moi, je connais les routes, et c’est très beau. »

Les rêves de Thérèse ne lui désignaient pas d’objet ; elle n’apercevait personne pour lui faire franchir la porte.