— On finit par aimer son devoir ! dit sa mère.
— Non, répliqua Thérèse, on le fait, et ce n’est pas la même chose. Je l’ai fait tout entier, je l’ai fait comme je savais, d’après vous, que je devais le faire : sans paraître montrer que ce n’était que l’accomplissement d’un devoir. Si l’on m’en avait montré de la reconnaissance ! Mais quel est le bien que j’en ai retiré ? Qu’est-ce qui me reste de ces dix ans de jeunesse sacrifiée ? Oh ! maman, maman, il y a des femmes qui sont heureuses !
— Qu’est-ce que ça signifie ? demanda la mère de sa voix la plus sèche.
Elle ne voulait pas s’attendrir.
— Il y a des femmes qui sont heureuses, répétait Thérèse, lamentablement. Je voudrais être heureuse ! Ce n’est pas possible que je ne connaisse pas le bonheur. Je voudrais m’en aller, m’en aller…
— Où ? Où sont tes ressources, où est ton avenir ? Qu’est-ce que tu veux faire dans la vie, et de ta vie ?
— Je veux être heureuse ! dit encore Thérèse, comme un petit enfant douloureux.
Elle se sentit tout à coup attirée par deux bras tremblants, passionnés, desséchés, liée d’une caresse immense, ineffable, comme si ces bras l’eussent enlacée pour la dernière fois, à l’heure de la mort.
— Tu ne voudrais pas me causer ce chagrin-là, d’être heureuse ?… Ma petite ! Ma pauvre petite !
Les larmes maintenant coulaient sans se cacher des deux vieux yeux gris sur les deux vieilles joues. Thérèse embrassa ces joues en sanglotant.