Thérèse le détestait. Elle le détestait froidement, résolument, avec la même décision qu’elle avait mise, durant dix ans de mariage, à se dire qu’elle serait une épouse fidèle et qu’elle accepterait son sort comme on doit l’accepter, comme le temps qu’il fait, la fortune qu’on n’a pas et les enfants, si Dieu vous en envoie ; comme le malheur aussi de n’en point avoir, ce qui lui paraissait beaucoup plus pénible. Elle n’avait jamais prononcé, en songeant à elle-même, le grand mot de pureté, ne mettant d’emphase ni dans ses pensées ni dans ses paroles. On lui avait enseigné que la pureté est la vertu des saintes, elle ne se croyait pas une sainte. Mais elle avait toujours gardé un idéal de propreté. Il y a les choses qui se font et les choses qui ne se font pas ; et celles-ci, pour les femmes qui méritent ce nom, étant innombrables, avaient continué de lui paraître horribles.
— … Non, maman, dit Thérèse à madame Dumesnil, on ne peut pas vivre avec cet homme-là !
Ce n’était pas la première fois que sa mère entendait ces paroles. Quand leurs filles sont heureuses les mères ne l’apprennent guère que par le silence, ou par l’impression grandissante qu’elles ont d’être négligées, par mille petites choses, des détails presque insignifiants, pourtant cruels un peu, qui révèlent que la chair de leur chair, et leur fille, c’est-à-dire l’être au monde qu’elles avaient cru rendre le plus semblable à elles-mêmes et modeler à leur image, a cessé de parler comme elles parlaient, de penser comme elles pensaient, pour penser et pour parler comme celui qu’elles aiment. C’est l’inévitable adaptation, la fusion de deux cœurs et de deux existences dans le bonheur conjugal ; et cela ne va point sans souffrance pour celle qui donna son enfant au nouveau venu. Elle est forcée de se souvenir qu’elle l’a donnée, donnée à jamais, sans restrictions, sans conditions. C’est une des crises suprêmes de sa vie. Il en est qui ne peuvent accepter leur sort, et c’est ici la cause, sans doute, des innombrables plaisanteries, des récriminations injurieuses qui furent dirigées, à toutes les époques et dans toutes les littératures, contre les belles-mères. Il ne faudrait pas croire, en effet, que seuls les Français en aient le privilège. Une propriété, la plus chère, a changé de mains, une propriété fut ravie à son premier possesseur naturel : les anciens ne l’ont pas mieux supporté, les primitifs ne le supportent pas mieux que les modernes et les civilisés. Et c’est même une affaire de civilisation, d’éducation, d’empire sur soi assez difficile à conquérir, que d’apprendre à se résigner. Les mères qui se résignent savent qu’elles doivent s’estimer heureuses précisément quand on ne leur dit rien ; que si l’on vient à elles, c’est précisément que cela va mal, et qu’alors elles ont pour devoir de n’avoir pas l’air d’écouter !
De n’avoir pas l’air d’écouter, car bien souvent la plaignante leur en voudrait plus tard d’avoir été entendue. Quelques jours à peine, même parfois quelques heures seulement s’écoulent, et si on lui rappelait sa plainte, la jeune femme ouvrirait des yeux étonnés : elle ne sait plus de quoi il est question. Il faut même éviter en général le périlleux écueil de la tentative de réconciliation : car presque toujours les choses s’arrangent toutes seules, et elles se fussent compliquées si on eût essayé de les arranger. La mère de Thérèse savait tout cela. Elle était d’une époque où les femmes se piquaient par-dessus tout d’avoir « du jugement », mot qui a presque entièrement perdu, pour nos contemporains, le sens qu’elles y attachaient, que d’antiques traditions leur enseignaient à y attacher. Nous l’avons remplacé par celui de « tact » qui n’a pas tout à fait la même signification. Avant tout le tact est chose mondaine : le « jugement » de nos grand’mères comportait le sens de la place qu’il convient de faire à l’autorité morale, dans toutes les affaires qui touchent à la direction de la famille, à l’honneur de la famille. C’était l’esprit de gouvernement : la notion ne s’en est pas affaiblie que dans les familles.
Seulement, cela peut aussi être sérieux. Telle est la grave question qui se pose au moment de ces petites crises conjugales : est-ce une comédie, est-ce vraiment un drame ? Les chances de ce côté sont infiniment moindres, et cependant il est bien rare qu’une longue expérience y soit trompée. Il y a la répétition des plaintes et des griefs, il y a l’appréciation du caractère même du mari, il y a enfin cette intuition qui manque rarement à l’amour maternel.
— … Ma mère, on ne peut pas vivre avec cet homme-là !
Cet homme ! Le mot que les femmes ne prononcent qu’aux instants où leur remontent au cœur la vieille peur, la vieille haine qui habitèrent de toute éternité entre les sexes. Et si laid, si triste, quand les femmes l’appliquent à leur mari ! Cependant la mère de Thérèse l’avait déjà entendu, elle se souvenait peut-être, l’ayant proféré, d’avoir oublié qu’elle l’eût jamais proféré. Mais aujourd’hui elle sentait une rancune plus profonde, elle devinait plus d’amertumes accumulées. Madame Dumesnil ne voulait pas qu’un abîme se fût creusé, infranchissable, entre une fille telle que la sienne et le mari de cette fille. Il ne devait pas y avoir d’abîme infranchissable : il y avait elle, il y avait son influence, il y avait son autorité pour le combler. Pourtant ce furent sa tendresse, sa tristesse, son angoisse qui parlèrent d’abord, en dépit d’elle :
— Ma pauvre enfant, tu ne l’aimes plus ?…
— Mère, répondit Thérèse rudement, vous savez bien que je ne l’ai jamais aimé ! Quand on me l’a fait épouser, j’ai cru que je pourrais l’aimer : c’était ce que vous m’aviez appris. J’avais dix-huit ans, je ne savais que ce que vous m’aviez fait croire : qu’on aime toujours son mari. Mais c’était impossible, mais tout nous séparait, et vous n’avez pu l’ignorer.