— Tu ne t’es pas fait de mal ? demanda M. Lebeschard, sachant qu’elle n’en avait point.

Elle ne le regardait pas.

— Le portrait, cria-t-elle, le portrait est crevé !

La toile, rencontrant à faux le dossier de la chaise, s’était déchirée, juste au cou, à l’endroit ou brillait le bel insecte ailé, moiré ; et l’ancêtre gisait, avec un grand trou noir dans sa gorge claire.

— Ce n’est pas moi, dit son mari. Tu me rendras cette justice que ce n’est pas moi !

— Je ne te pardonnerai jamais ! répliqua Thérèse.

Elle sentait qu’elle avait le droit de ne point pardonner : il est dans la nature humaine de ne pas excuser les fautes dont il semble qu’on soit responsable, alors que c’est un autre qui vous les fit commettre.


La mésaventure du tableau ne laissa que de faibles souvenirs dans l’esprit de M. Lebeschard. Ce portrait lui était indifférent, plutôt hostile, et même il s’estimait en somme assez heureux de ne le plus voir, d’autant plus que, selon lui, il n’était nullement responsable de l’accident qui l’en débarrassait. Il le porta dans le vestibule, retourné contre la muraille ainsi qu’il convient pour les toiles qui ont éprouvé un malheur, et, n’y pensant plus, il ne lui entra pas dans la tête que sa femme y pût songer davantage.

Son impression, c’était que la vie conjugale avait repris, qu’elle était la même qu’auparavant, la même qu’elle avait toujours été. Par nature, en effet, il ne se montrait pas difficile sur ce qui peut s’appeler la vie conjugale : ayant des tendances à la confondre avec la vie de ménage. Pourvu que les choses fussent en place, pourvu qu’on respectât ses habitudes et qu’on le laissât parler quand il avait envie de parler, il n’en demandait pas davantage. Se suffisant à lui-même, il exigeait peu de lui : aussi croyait-il qu’il exigeait peu des autres, et devait être, au bout du compte, facile à vivre et bon diable. Si on lui eût affirmé qu’il vivait dans un drame et que, dans ce drame, c’était l’existence même de son ménage et son honneur d’époux qui se jouaient, M. Lebeschard fût tombé des nues : car la scène était muette, et il n’avait pas coutume d’interroger le silence, ni de s’en inquiéter.