Il y avait une Nativité d’un primitif italien. Dans une grange assez vaste, qui servait d’étable, on voyait le bœuf et l’âne. Derrière eux un paysage fuyait à perte de vue, avec une rivière, des rochers, des forteresses, des bêtes qui paissaient. La Vierge avait une figure longue, un peu pâle, le nez bien droit ; saint Joseph était un bon vieux, le menton en galoche. Tous deux adoraient l’enfant Jésus, qui suçait son pouce, et le calme était si grand que deux lézards, cramponnés au mur, ne bougeaient pas.

Plus loin, c’était un portrait de l’école de M. Ingres. Une demoiselle, la taille sous les bras, portait du bout de ses doigts, couverts de mitaines trop larges, une toute petite toque, chargée d’une plume d’autruche immense. Ses cheveux s’aplatissaient en bandeaux, elle avait des yeux trop grands, des sourcils qui continuaient l’attache de son nez si hardiment qu’ils évoquaient l’idée de deux arches de pont ; sa pâleur était distinguée ; et l’on demeurait certain, rien qu’à la regarder, que son éducation était accomplie, et qu’elle savait par cœur son catéchisme et ses sous-préfectures.

Il y en avait, il y en avait sur les quatre cimaises. Un mamelouk, debout sur son cheval au galop, brandissait une tête coupée. Une dame en deuil recevait une lettre et mettait la main sur son cœur. Une bergère, des roses dans les cheveux, s’asseyait par terre pieds nus, mais dans une robe de satin de cinquante louis, tandis qu’un bel adolescent, en cravate à la Colin, lui montrait un étourneau. Et toutes ces effigies, lavées, nettoyées, frottées d’un enduit plus transparent que le verre, éclataient, beaucoup plus neuves que le jour où l’artiste avait mis sa signature au bas du tableau.

— Que c’est beau ! fit Thérèse ardemment. Est-ce que c’est de vous ?

Le pauvre restaurateur sourit faiblement. Il aurait bien voulu, lui aussi, écrire son nom sur une toile, mais il était né avec une maladie de cœur qui ne pardonne pas. Il n’avait vécu jusqu à ce jour qu’en prenant soin de lui comme d’un objet fragile, avait pris ce métier parce qu’il n’exige point d’effort ni de vigueur physiques, seulement de la délicatesse, et lui permettait de rester à l’abri dans cet atelier comme une pauvre bête blessée qui se cache et que les dangers de l’extérieur achèveraient. Il avouait tout cela, infiniment timide, et pourtant si confiant. Confiant comme un enfant qui se rapproche instinctivement des femmes, par faiblesse et par besoin de protection.

— Ainsi, dit-elle, vous êtes peintre, et vous ne pouvez plus peindre ! Ils sont si gais les peintres, surtout ceux qui font du paysage : l’un de ceux-là, un ami, me disait…

— Vous avez un ami peintre ? demanda vivement le restaurateur de tableaux.

— Mais oui, fit-elle d’une voix très calme et de ce ton glacé que prennent les femmes pour bien marquer « qu’il n’y a rien » : Marlis : le connaissez-vous ? Il me parle souvent de ses courses à travers champs, du plaisir de saisir un effet de lumière, de la joie qu’il éprouve à trouver la mise en place d’un motif.

— Il a du talent, Marlis !

Et, dans la voix devenue sèche, passa un peu, un rien, de cette jalousie subite qu’éprouvent les hommes timides pour les hardis et les heureux qui savent intéresser et retenir celles qui leur plaisent, jalousie plus variée, plus nuancée, plus puérile aussi que chez la femme, qui comprend et sent plus profondément, d’ordinaire, la jalousie physique : qu’un homme, qui n’a pas de droit sur elle, désapprouve les simples amitiés, les plus innocentes conversations, lui paraît toujours étonnant.