C’était comme un grand jardin dans lequel, par hasard, il aurait poussé des maisons : légers ateliers de brique et de verre qui tous avaient conservé leurs tonnelles de verdure, avec des glycines, des chèvrefeuilles, des lierres qui retombaient sur une petite porte à claire-voie, peinte en vert, resserrée encore par l’envahissement de ces plantes grimpantes, et portant un numéro. Une ruche de peintres et de sculpteurs ? Un couvent n’aurait pas été plus paisible. On n’entendait rien, sinon tout au bout, à la hauteur des premières feuilles dans les grands arbres, le chant d’un piano qui jouait un air de Grieg, mélancolique, intime comme une mélodie légendaire ; et ce vieux piano même, soigneusement visité par l’accordeur, mais si faible, exténué, n’avait pas plus de sonorité qu’un clavecin. L’existence de Thérèse s’était tout entière écoulée en province quand elle était jeune fille, et, depuis son mariage, dans un de ces milieux parisiens qui sont le plus désespérément dépourvus de couleur et d’harmonie. Elle n’avait aucune idée de ces demeures de la rive gauche, abris d’artistes, à qui la fortune ne sourit pas encore, ou ne sourira plus, mais où le travail patient, l’obligation de ne pas troubler le voisin dans l’exercice d’une profession considérée comme noble, entretiennent une paix singulière, car elle n’est pas celle de la vertu, et nulle règle, nul maître ne l’imposent. Thérèse eut quelque hésitation avant de frapper à la porte qu’on lui avait désignée ; elle était presque émue. Un jeune homme vint ouvrir.

— Monsieur Charlet ? demanda-t-elle.

— C’est moi, madame.

Le restaurateur de tableaux montrait une figure étrangement pâle et très maigre, deux yeux ardents dont les prunelles semblaient avoir emprunté leur couleur à un vieux cadre de chêne où des parcelles d’or resteraient attachées. Il leva un peu, en saluant, une main longue et frêle que la lumière du dehors rendit translucide.

— J’ai apporté ce tableau qui a eu un malheur, un grand malheur ! fit Thérèse. C’est le portrait d’une aïeule. Il est perdu, n’est-ce pas ? On ne peut le réparer ?

— Si, madame, répondit le restaurateur, il n’y a qu’à coller du papier fort du côté de la peinture, en ayant soin de bien rejoindre les morceaux déchirés. Ensuite, du côté de la vieille toile, il faut quelquefois gratter longtemps, arracher le chanvre fil à fil. Après ça, il n’y a plus qu’à remettre une toile neuve… Par bonheur celle-ci est du dix-huitième siècle, elle est préparée avec un enduit minéral rouge : je crois que je pourrai l’enlever d’un coup, et il n’y aura plus qu’à reporter la peinture sur le châssis neuf, en faisant des raccords au pinceau sur les déchirures.

C’est ainsi qu’il expliquait, lent et méticuleux, les procédés de son art fait de minuties précieuses, et tout son atelier, sa personne même, reflétaient des habitudes de scrupule excessif, une propreté passionnée, comme dans un béguinage flamand. Il vivait dans cette lumière du nord, claire et froide, au milieu des tableaux revernis ; et ses traits, ses paroles nettes et mesurées, ressemblaient à ces tableaux.

— Que c’est joli ! que c’est joli, chez vous ! fit Thérèse presque inconsciemment.

C’est parfois une bénédiction qu’un peu d’inexpérience. Quelques-unes de ces toiles eussent fait sourire Marlis ; mais Thérèse jouissait avec ingénuité de ces images qui contaient des histoires.

Placés sur des chevalets épars, les tableaux restaurés illuminaient la pièce.