Il se rapprocha de Thérèse qui sentit dans ses cheveux, sur sa nuque, un petit souffle oppressé. Il lui avait pris les mains, la contemplait profondément, s’emparait d’elle par les yeux, avec plus d’angoisse encore que de désir. L’émotion fut trop forte, il sentit — hélas ! qu’il connaissait bien cette souffrance ! — une aiguille cruelle qui lui traversait le cœur. Puis la couleur revint à ses joues, il fut un homme éperdu de désirs. Mais Thérèse déjà s’était arrachée de ses mains.

— Restez ! supplia-t-il.

— Il est tard, très tard… Il faut que je m’en aille.

— Mais vous reviendrez ?

— Il le faut bien : pour le tableau.

— Ah ! le tableau… Dès demain, après-demain.

— Enfin, bientôt, dit Thérèse.


Elle avait pris la fuite, elle avait parfaitement conscience d’avoir pris la fuite : dernière ressource, et si lâche ! Comment, en si peu de temps ? Une telle emprise d’un homme dont elle ne connaissait rien ? Mais c’était justement la cause de sa faiblesse : elle avait cru entrer dans un nouvel univers ; on est sans force contre ce qu’on ne connaît pas : « Huit jours, se promit-elle seulement. J’attendrai huit jours ; et je reviendrai pour le tableau : n’est-ce pas indispensable ? Naturel et indispensable ? »

Elle n’allait pas plus loin, ne voulait même pas envisager la possibilité d’aller plus loin ; et pourtant voilà que tout à coup, pour la première fois, sa vie lui paraissait pleine, pleine comme son cœur qui éclatait ! Il y aurait dans sa vie quelque chose — un secret, quel mot magique, un secret ! — quelque chose tout à fait différent du reste, de mystérieux, de précieux : il y aurait une amitié. C’était cela, une amitié dans un monde tout neuf, hors de tout ce qui était son ménage, ses entours, son mari, de tout ce qui l’excédait, de tout ce qui lui semblait l’ennui, la fadeur, la brutalité, la médiocrité, le néant. Et personne jamais ne saurait, personne qu’elle et lui. Elle entrerait dans un féerique jardin de confidences et de délicatesses, dont elle seule connaîtrait la porte, dont elle seule aurait la clef. Ce serait délicieux : dans une autre existence, une autre Thérèse, la vraie, qui regarderait l’ancienne à toutes les heures du jour, à toutes les heures tristes, décourageantes ou vides, et lui dirait pour la consoler : « Tout cela n’existe pas, tout cela n’est rien. Encore un peu de temps et je t’emmènerai : tu verras ! »