C’était une romance, rien qu’une romance : les femmes chastes ne se méfient pas des romances, et pourtant c’est par ce détour de sentiment qu’elles se trouvent subitement, sans armes, livrées au démon de la sensualité. L’instinct, le pur instinct, la petite bête sauvage qui dormait en elles s’éveille, bondit, et ne trouve plus d’obstacles : la romance, la naïve et innocente romance les a doucement abattues sans même qu’elles s’en doutent. Elles succombent sur un champ de lys.
Pour Thérèse, la semaine qui coula en épaissit la jonchée, l’odeur en devint plus voluptueuse et plus entêtante. Comment avait-elle trouvé le courage, l’autre jour, de s’arracher à la joie, à l’extase, à la vie ? Elle ne se le demandait pas, elle ne l’avait pas fait exprès. Elle avait fui parce qu’elle était femme. Et maintenant elle ne voulait plus penser à ce qui arriverait plus tard, quoi que ce fût, parce qu’elle était femme. Thérèse ne voyait là nulle contradiction. Elle était heureuse, heureuse ! Elle avait découvert le bonheur, le bonheur tel qu’elle le portait en elle, et ne désirait pas davantage — mais ne se doutait point que, pour garder ce bonheur, elle consentirait avec simplicité, peut-être même sans remords, à tous les sacrifices si quelqu’un exigeait ces sacrifices. En attendant, elle marchait au rythme d’une mélodie sublime qu’elle seule entendait, et qui lui gonflait la poitrine, comme le vent du triomphe le sein des Victoires antiques.
M. Lebeschard fut le seul à ne point s’apercevoir qu’il y eût dans sa femme quelque chose de changé : car Thérèse ne le détestait plus. Elle considérait son mari, non pas avec la résignation contrainte ou l’amer dédain qu’elle avait éprouvés, suivant les moments, à le sentir différent d’elle, sur un plan plus bas, mais avec une sorte d’affection diffuse. Elle l’aimait à cette heure comme elle aimait le reste de l’humanité, les chiens, les chats, les mouches qui bourdonnaient contre la vitre : tout cela était beau et harmonieux. Non, M. Lebeschard ne s’en aperçut point : ce qu’il a d’esprit a toujours été ailleurs. Mais la servante elle-même, étonnée, murmurait : « Madame est bien gaie. » Pour la mère de Thérèse, elle ne dit rien, parce que Thérèse ne lui fit aucune confidence : mais ce fut justement ce qui l’inquiéta.
— Cela va mieux avec ton mari, n’est-ce pas ? demanda-t-elle, jetant la sonde.
— Oui, maman, répondit sa fille d’un air vague.
— Ces petites crises de ménage s’arrangent toutes seules, je te l’avais bien dit.
— N’est-ce pas, maman…
Et madame Dumesnil hochait la tête.
Le jour arriva, le jour qu’elle s’était fixé, et vers lequel allait son âme ! Dès l’aube elle s’éveilla pour songer : « C’est le jour : c’est le jour ! » puis retomba dans un demi-sommeil languide, plein de rêveries confuses, où elle se voyait sur un océan chimérique, à côté de Thétis, dans la conque de Thétis, conduite vers la joie par des tritons musculeux. M. Lebeschard, avant d’aller au bureau, prit comme tous les matins son café au lait dans la salle à manger. S’il eût été plus subtil ou moins indifférent, à voir sa femme en face de lui, muette, le buste allongé, les yeux ailleurs, le regardant sans le voir, l’ayant supprimé de sa pensée, ou veillant seulement pour savoir quand il serait parti, il eût pensé : « Il y a quelque chose ! » Mais il était aussi loin de Thérèse que Thérèse de lui. Il plia soigneusement son journal pour le terminer dans la rue, et sortit sans prononcer un mot. C’était son habitude quand les choses allaient à sa guise : elles allaient, donc il n’avait rien à dire. C’était son habitude et ce fut son erreur. Peut-être, de sa part, eût-il suffi d’un mot pour rompre le charme, rappeler à sa femme les mille liens qu’avait créés à son insu la vie conjugale : « Cet homme est pourtant ton mari ; entre vous il n’y a rien eu encore de grave, aucun mystère, nulle dissimulation. » Mais il partit…
Alors Thérèse s’habilla. Toute cette longue semaine elle avait médité bien des fois sur la toilette qu’elle ferait, ce matin d’entre les matins : dans de telles occasions la femme la plus simple ne saurait perdre de vue une chose si essentielle. Mais elle s’était juré : « Je lui apparaîtrai telle que la première fois. Il ne faut pas qu’il puisse croire que je me suis souciée de me montrer à lui autrement, et mieux, et dans d’autres intentions que le jour où le hasard m’a menée chez lui. » Elle se l’était juré, et tint parole. Mais il y a cent façons pour une femme de faire la même toilette, de soigner sa coiffure, même d’employer la poudre de riz ; et il y a les gants, les souliers, la voilette, tout ce qui restitue, par sa fraîcheur, de la fraîcheur à l’ensemble. Un jour de bataille, le soldat endosse l’uniforme qu’il portait la veille, mais non pas de la même manière. Tout ce qu’il possède lui semble précieux sachant qu’il marche à la mort. Il en va de même pour une femme qui, pour la première fois, court à l’inconnu de l’amour.