… Tout était achevé ; à son tour Thérèse quitta la maison. Enfin, enfin ! Dans quelques minutes, dans une demi-heure… Elle se hâtait vers la rue de Vaugirard comme les oiseaux volent au nid, sans rien observer, croirait-on, mais par la ligne la plus droite et la plus courte, et ne voyant plus rien qu’un but lumineux. Le ciel lui sembla gai, léger, plus frais et pur qu’il n’avait jamais été depuis son enfance, ses premières années d’enfance, les seules heureuses. Le sol était sec et doux à la fois sous ses talons, elle n’y marchait point, il la portait comme une nuée. Dans la cour du Louvre des pigeons planaient. Avec eux toute son âme passionnée tournoya très haut, elle eût cru pouvoir les suivre, elle n’avait plus de poids. Le bonheur, le bonheur ! C’était ça, le bonheur… Elle allait aimer, on allait l’aimer, elle en était sûre. Qu’est-ce que son cerveau, son cœur, tout son être allait sentir ? Qu’est-ce que c’est qu’un amant ?
Le mot apparut brusquement au fond de sa conscience, prononcé par la petite bête sauvage éveillée en elle. Et Thérèse ne s’arrêta pas, ne retourna point sur ses pas, n’eut même pas un frémissement, une hésitation : ce ne serait pas un amant comme ceux des autres femmes, cela ne ressemblait à rien de ce qui peut arriver aux autres femmes, puisqu’elle était elle et non pas une autre. Ainsi la pudeur, la vertu, la crainte salutaire de l’inconnu, l’horreur du mensonge, le culte enraciné du devoir et de la propreté morale, rien de tout cela ne pouvait plus l’arrêter. Elle n’était pas coupable, non, elle n’était pas coupable. La faute, le crime, ce qui est défendu enfin, c’est le péché, et le péché, c’est le désir ; le péché c’est la sensualité. Thérèse n’éprouvait aucun désir, Thérèse se croyait, à cette heure même encore, dépourvue de toute sensualité. Elle allait seulement, de toute son âme, vers un homme très bon, très doux, infiniment respectueux, plus faible qu’elle — et c’est ce qui la rassurait — un homme qui, différent des autres hommes, ne lui avait rien demandé, ne lui avait pas même pris un baiser, un homme qui était l’idéal justement parce que, le connaissant à peine, elle pouvait se le figurer exactement selon ses souhaits les plus intimes et en apparence les plus innocents. Elle ne se doutait pas qu’elle fût sans force, elle ne se doutait pas qu’il ne dépendait que de lui qu’elle tombât dans ses bras. Sans le savoir, en huit jours, elle s’était effrénée.
Thérèse franchit la porte cochère, pénétra dans cet ermitage paisible, en reconnut tous les traits, les petits toits vitrés, les arbres, les dalles de l’allée, l’odeur du jardin humide, la petite claire-voie peinte en vert, les glycines. Elle tira un verrou qui résista…
Alors, levant les yeux, elle aperçut un petit bout de carton fixé par quatre pointes de tapissier dans la palissade. Cinq mots y étaient écrits :
Fermé pour cause de décès.
Quoi ? quoi ? Quel décès ? Qui donc était mort ? Ce n’était pas ? Non, c’est impossible, ces choses-là ? Ça n’arrive pas comme ça ! Puisqu’elle, Thérèse, vivait. Puisqu’elle avait rattaché toute sa vie à la vie de cet homme, de cet homme dont la porte fermée lui jetait brutalement cette menace absurde, ces mots invraisemblables. C’était un autre, qui était mort. Mais lui, voyons, ne pouvait pas mourir.
Elle courut chez le concierge, à l’entrée de cette rue d’ateliers, de cette villa d’artistes.
— Monsieur Charlet ? dit-elle.
— Le restaurateur de tableaux ? fit le concierge. Il est mort, le pauvre garçon. On l’a trouvé dans son lit, tout froid, l’autre matin.
— Il a souffert, il a appelé, il a crié ? demanda Thérèse, éperdue.