De l’exaspération politique et sociale qu’avait éprouvée alors la nation tout entière il avait gardé un souvenir toujours amer, toujours cuisant, pour la double raison qu’il était sensible jusqu’à la susceptibilité — en cela il était plus juif qu’il ne le croyait lui-même — et que d’ailleurs sa profession l’entraînait aux idées générales. De là à détester le principal groupe qui s’était heurté au sien dans cette affaire, il n’y avait qu’un pas, qu’il avait franchi d’un esprit délibéré. Il en voulait au christianisme, et particulièrement, en France, aux catholiques, d’être en apparence un des éléments prépondérants de l’antisémitisme ; il espérait, de l’affaiblissement de l’esprit catholique, l’affaiblissement puis la disparition du sentiment public excité contre ses frères et lui-même. Aussi des juifs comme Fauli lui semblaient-ils non seulement un anachronisme, mais un danger. Il s’enorgueillissait, en effet, de l’incrédulité presque générale des Israélites français. Là-dessus ses plaisanteries n’étaient pas toujours de bon goût : « Voilà ce que c’est, disait-il, de n’avoir qu’un Dieu au lieu de trois : on le perd plus aisément ! » Malgré qu’il eût dans l’esprit, sinon de la distinction, du moins de la probité, pourtant il comprenait, il approuvait presque, tout en le jugeant stupide, le petit fourreur de sa femme, un Juif émigré de Pologne, qui se délectait aux insanités de Léo Taxil sur les crimes des papes, les grossesses successives de la Vierge, l’inconduite de Jésus. Pour s’exprimer différemment, leur profonde rancune avait la même cause.

Fauli, après le dîner, put échanger quelques mots avec son gendre Wilden. Celui-ci fut d’une déférence et d’une hypocrisie délicieuses. Le mot « divorce » ne fut point prononcé. Le père Fauli parla seulement des « conditions » qu’il mettait à son concours financier, et Jacques se contenta de s’incliner, avec une décence résignée du meilleur goût. Puis l’on prit rendez-vous pour le lendemain afin d’examiner les comptes, échanger les signatures nécessaires, si toutefois Wilden n’avait pas essayé de dissimuler sa véritable situation. Cette conversation ne dura qu’un instant. Nul, excepté Berthe, qui suivait du regard les deux hommes avec une impatience quelque peu anxieuse, ne put s’apercevoir qu’ils venaient de traiter une si grosse affaire, et si singulière. Se replongeant dans le groupe des femmes, qui le jugeaient charmant, Jacques se mit à parler peinture. C’était son métier, puisqu’il en vendait ; et il en parlait comme il convient aujourd’hui, pour la seule chose qui intéresse : le plus ou moins de chances qu’a l’œuvre d’un artiste d’atteindre quelque plus-value dans un délai suffisamment rapproché.

— Vous connaissez Schœnebaum, dit-il, le gros marchand de la rue Bersier, celui qui détient aujourd’hui tous les Cézanne qui en valent la peine, et qui garde en magasin Clarens, Mennevaux, Larive, la crème des cubistes, pour s’en débarrasser au bon moment. Savez-vous l’origine de sa fortune ? Il me l’a contée un jour que je l’étais allé voir dans la villa qu’il vient de se faire construire entre Orgeval et Villennes, dans un des plus beaux paysages des environs de Paris. Une haute falaise aussi abrupte que le mur d’une forteresse. On est là comme en ballon, dans la lumière et dans l’air pur. Et de l’autre côté vers le couchant, les lignes de la terre s’adoucissent, elles se déroulent, s’abaissent, se creusent pour garder un vieux village, tout tassé, engourdi dans cette grande coquille. Un village français : la chose la plus exquise !

Et tous ceux qui étaient là firent « oui » de la tête. Ils se sentaient fiers, sincèrement, de ce pays ; ils en étaient de toute leur volonté, de tout leur choix, de toute la rigueur qu’on prétendait mettre à ce qu’ils n’en fussent point.

— Et derrière, c’est la forêt, continua Wilden. A cette époque, le commencement du printemps, les arbres en étaient encore roux, mais tachetés par les bourgeons de points verts et jaunes. Elle ronronnait sous le vent, elle faisait le gros dos. Une énorme panthère caressante.

» Il m’a montré tout ça, Schœnebaum. Nous avions tenu le carnet à la Bourse, dix ans auparavant, quand nous étions petits commis, et ça lui faisait plaisir de me prouver qu’il est arrivé, lui ! Il m’a montré aussi sa collection particulière, qu’il a cachée là : des Monticelli de la première manière, un groupe d’hommes, entre autres, dont l’un tient un couteau, extraordinaire, et des Daumier !

» Le tour du propriétaire était terminé. Je m’allongeai sur une chaise longue, sous le péristyle, pour jouir encore du soleil et du paysage, pour ne pas les quitter si vite. Schœnebaum s’assit à mes côtés et sourit d’un air avantageux.

»  — C’est un placement, fit-il, un bon petit placement, à une heure de Paris. Les terrains prendront de la valeur. Et puis, ça n’est pas des tableaux, ça c’est du vrai, ça me repose. Depuis dix ans que j’en vends, des tableaux !

» Moi aussi, j’en vends, depuis dix ans ! Et je ne me suis pas encore fait bâtir une maison de campagne, avec une terrasse sur la Seine, un bois, et une ferme — il y a une ferme ! — Je ne pus me défendre de lui en faire la remarque, en lui rappelant le temps où nous gagnions tous les deux cinquante francs par mois chez le père Meyer.

»  — Ça sert, tout de même, répondit Schœnebaum, sentencieusement. Il avait du bon, le père Meyer, c’est lui qui m’a mis sur la voie. Tu te rappelles, ce qu’il disait : « Il n’y a pas de mauvaises valeurs… »