— … « Il n’y a que des valeurs trop chères, continuai-je, citant de mémoire. La plus mauvaise valeur, c’est le Kerkennah… »

— … « Mais si vous voulez m’en donner à cinq centimes par titre, je suis preneur ! » acheva Schœnebaum. Eh bien, continua-t-il, moi, j’ai réfléchi. Je me suis dit : « C’est tout de même comme ça qu’il a fait sa fortune, le père Meyer. Seulement, à la Bourse, il faut de gros capitaux. Et puis, à la Bourse, il y a un cours ; on ne peut pas acheter au-dessous du cours, et ça limite l’initiative. Alors, j’ai réfléchi, je te dis, et je me suis mis dans les tableaux, les dessins, les estampes ; j’ai loué cette boutique de la rue Bersier, entre le boulevard et l’avenue de l’Opéra.

»  — Mais qu’est-ce que tu y connaissais, aux tableaux, aux dessins, à toutes ces choses-là ?…

»  — Rien… Il n’y a pas besoin. C’est la même chose que pour les vieux habits et les valeurs, et tout le reste : il faut acheter bon marché, voilà tout, et attendre. J’ai attendu. C’est dur. Deux ou trois ans, j’ai attendu. Je faisais de petites affaires, je marchais pour les empereurs de la profession, j’entreposais. Mais j’avais confiance ; je me disais : « Il faut que ça vienne, ça ne peut pas ne pas venir ! » Et un jour, Wilden, c’est venu ! C’est venu sous la forme d’une bonne vieille petite dame. J’étais sur le pas de ma porte et je l’ai vue arriver, la petite dame, du bout de la rue Bersier, descendue de Montmartre, sûrement, à pied. Elle trottinait, trottinait, et le gros carton à dessins qu’elle portait dans la main droite faisait dévier sa vieille taille toute plate, parce qu’il était trop lourd. Ce sont les inspirations du commerce : je n’ai pas hésité un instant, tu entends bien, pas un instant ! Je suis allé au-devant d’elle, et je lui ai dit :

»  — Vous avez des dessins à vendre, madame ? »

» J’avais bien vu qu’elle regardait les magasins de tous les confrères, sans oser entrer, sans pouvoir se décider. Elle prit un air tout effarouché, parce qu’elle ne s’attendait pas qu’on lui parlât dans la rue, et tout de suite, de ce qu’elle venait faire. Elle resta un instant sans répondre, mais en souriant, en saluant par révérences : une vieille petite dame bien polie. Moi, pendant ce temps-là, je la regardais, j’étudiais : « Pas un bijou… Elle est en deuil. Ça ne prouve rien… Mais le chapeau est une forme d’il y a deux ans, sur lequel elle a rattaché un crêpe. Et le corsage : c’est un corsage qu’on lui a donné, et qu’elle a rétréci elle-même. Elle a besoin d’argent. Tout le monde a besoin d’argent ; mais celle-là est pressée. » Enfin elle ouvrit la bouche :

»  — Oui, monsieur, oui… Ce sont des dessins de mon pauvre mari, rehaussés avec de la couleur. Oh ! il y tenait, il y tenait, de son vivant, et ses amis lui en disaient beaucoup de bien. J’en ai retrouvé tout un tas au fond d’une malle : alors j’ai mis dans ce carton ceux qui m’ont eu l’air le plus fini… Monsieur Dayez, il s’appelait, mon mari. Vous connaissez, peut-être ?

»  — Dayez ? fis-je. Non, madame.

» Mais si, je connaissais ! On se mettait sur les dessins de Dayez ! Il ne manquait, pour que ça fît les gros prix, tout à fait les gros prix, qu’il y en eût assez. Car, n’est-ce pas, pour une dizaine, ce n’est pas la peine de faire ce qu’il faut : la publicité, les rachats, tout le jeu. Ça coûte ! Et voilà que la veuve tombait dans ma rue Bersier avec son gros carton ! Il fallait voir. Je la fis entrer dans mon magasin, et je vis ! Il y avait là, cent quarante dessins, cent quarante Dayez ! des miracles, mon cher, des miracles ! Ceux qui s’étaient rencontrés déjà dans les ventes étaient à cent piques au-dessous : des dessins donnés à des amis, et on ne donne jamais le dessus du panier, bien entendu.

» La veuve larmoyait. Elle avait de pauvres yeux tout rouges, tout gonflés, des narines humides. Son mouchoir était trempé. Je crus d’abord que c’était par vrai chagrin, ou pour m’attendrir. Mais elle me dit au contraire, en manière d’excuse :